Ilnâest jamais facile de trouver les mots justes Ă dire Ă quelquâun qui subit la perte dâun ĂȘtre aimĂ©. « Je suis dĂ©solĂ© pour votre perte » semble tellement gĂ©nĂ©rique, alors que « ils nous manqueront » ne semble tout simplement pas indiquer Ă quel point la perte est profonde et violente. Ainsi, lorsque la mort a un Fleurs de deuil: 5 choses Ă Ă©viter Lire la suite »
Celuiqui aime a dĂ©jĂ franchi la mort 9 Depuis l'aube oĂč sur la terre 15 Dieu nous accueille en sa maison 6 LumiĂšre des hommes 7 Ne craignez pas 9 O Seigneur, je viens vers toi 6 PĂšre, donne-lui prĂšs de toi 9 Peuple de baptisĂ©s 8 Seigneur, rassemble-nous 6 Si l'espĂ©rance t'a fait marcher 7 Sur les routes de l'Alliance 7 Tu es notre Dieu 6 Tu nous guideras 8 PriĂšre
Celuiqui travaille devient un jour retraitĂ©. Combien ont rĂȘvĂ© de ce moment ? Mais voilĂ , une fois la ligne franchie, câest un autre monde, une sorte de confinement si lâon nây prend garde.
Celuiqui aime a dĂ©jĂ franchi la mort S 89 DMV 733 Donne-leur le repos Ă©ternel DMV 734 Dieu vous Ă©veille Ă la foi A 20-70 DMV 546 Psaume responsorial Pour la CommĂ©moration de tous les fidĂšles dĂ©funts, on choisira dans le Lectionnaire rituel (funĂ©railles) â comme le suggĂšre le Lectionnaire des dimanches â les lectures et le psaume responsorial qui
CELUIQUI AIME A Paroles : Michel Scouarnec Musique : Jo Akepsimas Refrain a - â 46 RĂ© DEJA FRANCHI LA MORT s 89 CE REN Si-Ă„ DEU Sol JA RĂ© m MOUR La ro sol m Fa MORT
Ily a trois ans, alors quâelle se rendait aux JMJ de Rio (BrĂ©sil) en juillet 2013, Sophie MoriniĂšre, ĂągĂ©e de 21 ans, est dĂ©cĂ©dĂ©e dans un accident de bus. TrĂšs
CELUIQUI AIME - S 89 Celui qui aime a dĂ©jĂ franchi la mort Rien ne pourra le sĂ©parer de l'amour du Dieu vivant ! 5. Si nous avons aimĂ© nos frĂšres De tout cĆur, en vĂ©ritĂ©, Devant toi, Seigneur, Nous aurons le cĆur en paix. 7. Si nous avons rĂ©chauffĂ© l'Ăąme De celui qui perdait cĆur, Devant toi, Seigneur, Nous aurons le cĆur en paix
celuiqui aime partition. Ces notices sont en accĂšs libre sur Internet. Si vous n'avez pas trouvĂ© votre PDF, vous pouvez affiner votre demande. Les PDF peuvent ĂȘtre
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Refrain Celui qui aime a dĂ©jĂ franchi la ne pourra le sĂ©parer de l'amour du Dieu notre faim de la ParoleNourri nos corps brisĂ©s,Devant toi, Seigneur,Nous aurons le cĆur en nous avons donnĂ© Ă boireA celui qui a soif,Devant toi, Seigneur,Nous aurons le coeur en notre soif de la lumiĂšreNous a fait franchir la peur,Devant toi, Seigneur,Nous aurons le cĆur en nous avons rĂ©chauffĂ© l'ĂąmeDe celui qui perdait cĆur,Devant toi, Seigneur,Nous aurons le coeur en le dĂ©sir de ton visageNous a fait crier ton nom,Devant toi, Seigneur,Nous aurons le cĆur en nous avons rendu visiteA celui qui Ă©tait seul,Devant toi, Seigneur,Nous aurons le coeur en l'espĂ©rance de ta gloireNous a fait tenir debout,Devant toi, Seigneur,Nous aurons le cĆur en nous avons ouvert nos portesA celui qu'on rejetait,Devant toi, Seigneur,Nous aurons le coeur en paix.
Le nazisme sâinsinua dans la chair et le sang du grand nombre Ă travers des expressions isolĂ©es, des tournures, des formes syntaxiques qui sâimposaient Ă des millions dâexemplaires et qui furent adoptĂ©es de façon mĂ©canique et inconsciente. On a coutume de prendre ce distique de Schiller, qui parle de la langue cultivĂ©e qui poĂ©tise et pense Ă ta place, dans un sens purement esthĂ©tique et, pour ainsi dire, anodin. Un vers rĂ©ussi, dans une langue cultivĂ©e, ne prouve en rien la force poĂ©tique de celui qui lâa trouvĂ© ; il nâest pas si difficile, dans une langue Ă©minemment cultivĂ©e, de se donner lâair dâun poĂšte et dâun penseur. Mais la langue ne se contente pas de poĂ©tiser et de penser Ă ma place, elle dirige aussi mes sentiments, elle rĂ©git tout mon ĂȘtre moral dâautant plus naturellement que je mâen remets inconsciemment Ă elle. Et quâarrive-t-il si cette langue cultivĂ©e est constituĂ©e dâĂ©lĂ©ments toxiques ou si lâon en a fait le vecteur de substances toxiques ? Les mots peuvent ĂȘtre comme de minuscules doses dâarsenic on les avale sans y prendre garde, elles semblent ne faire aucun effet, et voilĂ quâaprĂšs quelque temps lâeffet toxique se fait sentir. Si quelquâun, au lieu dâ hĂ©roĂŻque et vertueux », dit pendant assez longtemps fanatique », il finira par croire vraiment quâun fanatique est un hĂ©ros vertueux et que, sans fanatisme, on ne peut pas ĂȘtre un hĂ©ros. Les vocables fanatique et fanatisme nâont pas Ă©tĂ© inventĂ©s par le TroisiĂšme Reich, il nâa fait quâen modifier la valeur et les a employĂ©s plus frĂ©quemment en un jour que dâautres Ă©poques en des annĂ©es. » Victor Klemperer, LTI, La langue du IIIĂšme Reich, 1947, tr. fr Elisabeth Guillot, Albin Michel, p. 38. ______________________________________________________________________ Comment ça va Ă lâusine ? lui demandai-je. â TrĂšs bien ! rĂ©pondit-il. Hier, câĂ©tait un trĂšs grand jour pour nous. Quelques communistes culottĂ©s sâĂ©taient incrustĂ©s Ă Okrilla, alors nous avons organisĂ© une expĂ©dition punitive [Strafexpedition] â Vous avez fait quoi ? â Eh bien, on les a fait passer par les verges, câest-Ă -dire par nos matraques en caoutchouc, avec un peu de ricin, rien de sanglant mais trĂšs efficace tout de mĂȘme, une expĂ©dition punitive, quoi. ExpĂ©dition punitive est le premier mot que jâai ressenti comme spĂ©cifiquement nazi, câest le tout premier de ma LTI et le tout dernier que jâai entendu de la bouche de T. ; je raccrochai sans mĂȘme prendre la peine de refuser son invitation. Tout ce que je pouvais imaginer dâarrogance brutale et de mĂ©pris envers ce qui est Ă©tranger Ă soi se trouvait condensĂ© dans ce mot expĂ©dition punitive ; il avait une rĂ©sonance si coloniale quâon imaginait un village nĂšgre cernĂ© de toutes parts et quâon entendait le claquement du fouet en cuir dâhippopotame. Plus tard, mais hĂ©las cela ne dura pas, ce souvenir eut aussi, en dĂ©pit de son amertume, quelque chose de rĂ©confortant pour moi. Un peu de ricin il Ă©tait tellement clair que cette opĂ©ration imitait les pratiques fascistes des Italiens; il me semblait que tout le nazisme nâĂ©tait rien dâautre quâune infection italienne. Mais cette consolation disparut devant la vĂ©ritĂ© qui se dĂ©voilait, comme sâestompe une brume matinale ; le pĂ©chĂ© nazi, capital et mortel, Ă©tait allemand et non italien. MĂȘme le souvenir de ce mot nazi ou fasciste quâĂ©tait expĂ©dition punitive » se serait certainement envolĂ©, pour moi comme pour des millions dâautres gens, sâil nâavait Ă©tĂ© associĂ© Ă un Ă©vĂ©nement personnel. Car cette expression nâappartient quâaux dĂ©buts du TroisiĂšme Reich, elle a Ă©tĂ© rendue caduque par la simple institution de ce rĂ©gime, comme la flĂšche est rendue caduque par la bombe. Les expĂ©ditions punitives, semi-privĂ©es et exĂ©cutĂ©es en amateur, furent immĂ©diatement remplacĂ©es par lâaction policiĂšre, rĂ©guliĂšre et officielle, et le ricin par les camps de concentration. Et, six ans aprĂšs le commencement du TroisiĂšme Reich, le tumulte des expĂ©ditions punitives Ă lâintĂ©rieur de lâAllemagne, devenues actions policiĂšres, fut couverte par le vacarme de la guerre mondiale que ses instigateurs avaient Ă©galement conçue comme un genre dâexpĂ©dition punitive contre tous les peuples mĂ©prisĂ©s. Câest ainsi que les mots disparaissent. » Victor Klemperer, LTI, La langue du IIIĂšme Reich, 1947, tr. fr Elisabeth Guillot, Albin Michel, p. 71-72. Toute correspondance sur le sujet [lâextermination des Juifs dâEurope] Ă©tait soumise Ă des rĂšgles de langage » trĂšs strictes el, exception faite pour les rapports de Einsatzgruppen, on trouve rarement, dans les documents des mots crus tels quâ extermination », liquidation » ou tuerie ». Ă leur place, des noms de code Ă©taient prescrits pour tuerie» on devait dire Solution finale », Ă©vacuation» Aussiedling ou traitement spĂ©cial » Sonderbehandlung ; quand il ne sâagissait pas des Juifs quâon envoyait Ă Theresienstadt, le ghetto des vieillards » pour les juifs privilĂ©giĂ©s â on parlait alors dâun changement de rĂ©sidence » â la dĂ©portation Ă©tait rebaptisĂ©e rĂ©installation » Umsiedlung ou encore travail Ă lâEst » Arbeitsensatz um Osten, dans la mesure oĂč les Juifs ont souvent Ă©tĂ© temporairement rĂ©installĂ©s dans des ghettos tout comme une certaine partie dâente eux fut temporairement utilisĂ©e pour le travail forcĂ©. Dans certaines circonstances, il sâavĂ©ra nĂ©cessaire dâapporter de lĂ©gĂšres modifications aux rĂšgles de langage. Câest ainsi quâun haut responsable des Affaires Ă©trangĂšres proposa que, dans toute correspondance avec le Vatican, on parle du meurtre des Juifs en termes de solution radicale » ; lâidĂ©e Ă©tait ingĂ©nieuse, car le gouvernement catholique fantoche de Slovaquie, mis en place avec lâappui du Vatican, nâavait pas Ă©tĂ©, aux yeux des nazis, suffisamment radical » dans sa lĂ©gislation antijuive il ait commis lâ erreur fondamentale » de promulguer des lois contre les Juifs et dâen exclure les Juifs baptisĂ©s. Les porteurs de secrets » ne pouvaient donc parler un langage non codĂ© quâentre eux, et il est peu probable quâils lâaient fait pendant quâils vaquaient Ă leurs tĂąches meurÂtriĂšres quotidiennes, ou devant leurs stĂ©nodactylos et autres employĂ©s de bureau. Quelle que fut la raison de ces rĂšgles de langage», elles contribuĂšrent considĂ©rablement au maintien de lâordre et de lâĂ©quilibre mental dans les nombreux services spĂ©cialisĂ©s dans les fonctions les plus diverses dont la coopĂ©ration Ă©tait indispensable en la matiĂšre. Mieux encore, lâex pression rĂšgles de langage » Sprachregelung Ă©tait elle-mĂȘme un nom de code ; en langage ordinaire, on appellerait cela un mensonge. En effet, lorsquâun porteur de secrets » Ă©tait envoyĂ© Ă la rencontre de quelquâun venant du monde extĂ©rieur, on lui donnait, en mĂȘme temps que les ordres, ses rĂšgles de langage » â comme, par exemple, Eichmann, lorsquâil fit visiter le ghetto de Theresienstadt aux reprĂ©sentants suisses de la Croix-Rouge internationale. Dans ce dernier cas, il sâagissait dâun mensonge Ă propos dâune soi-disant Ă©pidĂ©mie de typhus qui aurait fait rage au camp de concentration de Bergen-Belsen que ces messieurs voulaient aussi visiter. Lâeffet exact produit par ce systĂšme de langage nâĂ©tait pas dâempĂȘcher les gens de savoir ce quâils faisaient, mais de les empĂȘcher de mettre leurs actes en rapport ave une ancienne notion normale » du meurtre et du mensonge. Par sa grande sensibilitĂ© aux expressions toutes faites et aux slogans, ainsi que par son incapacitĂ© Ă sâexprimer en langage ordinaire, Eichmann Ă©tait le sujet idĂ©al pour les rĂšgles de langage ». » Hannah Arendt, Eichmann Ă JĂ©rusalem, 1963, tr. fr. Anne GuĂ©rin, Gallimard Quarto, 2002, p. 1100-1101. ________________________________________________________________________ DâoĂč peut venir la sollicitude, envers la langue, de lâautoritĂ© politique, appuyant ou relevant lâinterrogation savante ? DâoĂč vient que normaliser la langue, rĂ©former son vocabulaire soient des activitĂ©s politiques et non pas seulement dâinnocents jeux dâamoureux des phrases et des mots ? [âŠ] Le rĂ©gime soviĂ©tique en est encore un exemple frappant, lui quâon a pu qualifier de logocratie ». Il convient, en fait, dâanalyser un terme linguisÂtiques cette fameuse langue de bois », dĂ©finie ici et lĂ comme un style par lequel on sâassure le contrĂŽle de tout, en masquant le rĂ©el sous les mots. La novlangue dâOrwell dans 1984 visait, mais dans la fiction, Ă extirper toute pensĂ©e non orthodoxe en bannissant les noms mĂȘmes qui pouvaient lui servir de support. Les mots y devenaient leurs propres dĂ©funts. Dans les textes soviĂ©tiques officiels, on constate un emploi larÂgement infĂ©rieur de verbes par rapport aux noms dĂ©rivĂ©s de verbes, type de nomination dont le russe est abondamment pourvu. Le grand nombre des nominalisations pÂermet dâesquiver par le discours lâaffrontement du rĂ©el, auquel correspondrait lâemploi de verbes. Ainsi, on peut prĂ©senter comme Ă©vident et rĂ©alisĂ© ce qui nâest ni lâun ni lâautre. Pour prendre un exemple français, quand on passe de mes thĂšses sont justes ou les peuples luttent contre lâimpĂ©rialisme Ă la justesse de mes thĂšses ou la lutte des peuples contre lâimpĂ©rialisme, on passe de lâassertion Ă lâimplicite. LâĂ©nonceur Ă©lude ainsi la prise en charge, aussi bien que lâobjection. Car lâauditeur, sâil peut interÂrompre Ă la fin dâune phrase mes thĂšses sont justes, le peut beaucoup moins aprĂšs une portion de phrase inachevĂ©e la justesse de mes thĂšses. » Claude HagĂšge, LâHomme de paroles, 1985, Fayard, p. 201-202. _______________________________________________________________________ La parole magico-religieuse est dâabord efficace, mais sa qualitĂ© de puissance religieuse engage dâautres aspects en premier lieu, ce type de parole ne se distingue pas dâune action ou, si lâon veut, il nây a pas Ă ce niveau de distance entre la parole et lâacte ; en outre, la parole magico-religieuse nâest pas soumise Ă la temporalitĂ© ; enfin, elle est toujours le privilĂšge dâune fonction socio-religieuse. La parole chargĂ©e dâefficacitĂ© nâest pas sĂ©parĂ©e de sa rĂ©alisation ; elle est dâemblĂ©e une rĂ©alitĂ©, une rĂ©alisation, une action. Cet aspect se marque bien dans la substitution de prattein et de praxis au verbe de lâefficacitĂ©, krainein Zeus ekprattei ; on parle de la praxis des oracles ; et les Ărinyes[1], exĂ©cutrices des hautes Ćuvres de Justice, sont les Praxitheai, les dĂ©esses de la Justice en marche ». Lâusage de prattein est, en effet, rĂ©servĂ© Ă une action naturelle dont lâeffet nâest pas un objet extĂ©rieur et Ă©tranger Ă lâacte qui lâa produit, mais cette action mĂȘme dans son accomplissement. Par ailleurs, tout semble se passer ; en dehors de la temporalitĂ© ; il nây a pas trace Ă ce niveau dâune action ou dâune parole engagĂ©e dans le temps. La parole magico-religieuse se prononce au prĂ©sent ; elle baigne dans un prĂ©sent absolu, sans avant, ni aprĂšs, un prĂ©sent qui, comme la mĂ©moire, englobe ce qui a Ă©tĂ©, ce qui est, ce qui sera ». Si la parole de cette espĂšce Ă©chappe Ă la temporalitĂ©, câest essentiellement parce quâelle fait corps avec des forces qui sont au-delĂ des forces humaines, des forces qui ne font Ă©tat que dâelles-mĂȘmes et prĂ©tendent Ă un empire absolu. Ă aucun moment, la parole du poĂšte ne cherche lâaccord des auditeurs, lâassentiment du groupe social ; celle du roi de justice pas davantage elle se dĂ©ploie avec la majestĂ© dâune parole oraculaire ; elle ne vise pas Ă Ă©tablir dans le temps un de ces enchaĂźnements de mots qui tirent leur force de lâapprobation ou de la contestation des autres hommes. Dans la mesure oĂč la parole magico-religieuse transcende le temps des hommes, elle transcende aussi les hommes elle nâest pas la manifestation dâune volontĂ© ou dâune pensĂ©e individuelle, elle nâest pas lâexpression dâun agent, dâun moi. La parole magico-religieuse dĂ©borde lâhomme de toutes parts elle est lâattribut, le privilĂšge dâune fonction sociale. Toutes les paroles des hommes, qui ont le privilĂšge de VĂ©ritĂ© », se dĂ©finissent par la mĂȘme efficacitĂ©. Mais lâarticulation dâAlĂštheia et du verbe krainein sâatteste particuliĂšrement dans la reprĂ©sentation des Ărinyes. Ce sont de vĂ©nĂ©rables dĂ©esses, Ă la mĂ©moire inaltĂ©rable ; jamais lâoubli ne les atteint, car elles sont en quelque sorte antĂ©rieures au temps, elles ont lâĂąge du Vieux de la Mer. Mais si les Ărinyes sont celles qui nâoublient pas mnĂšmones, elles sont aussi les vĂ©ridiques » et celles qui accomplissent ». On les nomme parfois Praxidikai, OuvriĂšres de Justice » elles sâidentifient Ă la parole de malĂ©diction, celle que prononce Ćdipe dans son aveuglement, celle qui dĂ©truit les maisons. Leur vĂ©ritĂ© » est la malĂ©diction efficace qui dĂ©chaĂźne la stĂ©rilitĂ©, anĂ©antit toute forme de vie. La VĂ©ritĂ© » sâinstitue donc dans le dĂ©ploiement de la parole magico-religieuse, entĂ©e sur la MĂ©moire et articulĂ©e Ă lâOubli. Mais la configuration dâAlĂštheia, que dessine lâopposition fondamentale de MĂ©moire et dâOubli, engage dâautres puissances qui contribuent Ă la dĂ©finir. Telles sont DikĂš, Pistis, PeithĂŽ. Au mĂȘme titre quâAlĂštheia, la Justice est une modalitĂ© de la parole magico-religieuse, car la DikĂš rĂ©aliser ». Quand le roi prononce un dit de justice », sa parole a valeur dĂ©cisoire. Dans le domaine de la justice, lâAlĂštheia est naturellement insĂ©parable de la DikĂš, mais, dans le monde poĂ©tique, DikĂš nâest pas moins indispensable un Ă©loge se rend avec justice », tel celui que rendit la langue dâAdraste au devin Amphiaraos. Louer le vaillant » sâaccorde Ă la justice la plus stricte ; le Vieux de la Mer disait Louez de tout votre cĆur, pour ĂȘtre justes, lâexploit de votre ennemi mĂȘme. » Dâune certaine façon, lâĂ©loge est une forme de justice. Quand le poĂšte chante une louange, il suit la voie de la justice ; les poĂštes sont des hommes de talent et dâĂ©quitĂ© » ; leur AlĂštheia est renforcĂ©e par DikĂš. En fait, dans le systĂšme de pensĂ©e religieuse oĂč triomphe la parole efficace, il nây a nulle distance entre la vĂ©ritĂ© » et la justice » ce type de parole est toujours conforme Ă lâordre cosmique, car il crĂ©e lâordre cosmique, il en est lâinstrument nĂ©cessaire. » Marcel Detienne, Les MaĂźtres de VĂ©ritĂ© dans la GrĂšce archaĂŻque, 1967, Le Livre de Poche, 2006, p. 122-126 _______________________________________________________________________ Le fait banal de la conversation quitte, par un cĂŽtĂ©, lâordre de la violence. Ce fait banal est la merveille des merveilles. Parler, câest en mĂȘme temps que connaĂźtre autrui se faire connaĂźtre Ă lui. Autrui nâest pas seulement connu, il est saluĂ©. Il nâest pas seulement nommĂ© mais aussi invoquĂ©. Pour le dire en termes de grammaire, autrui nâapparaĂźt pas au nominatif mais au vocatif. Je ne pense pas seulement Ă ce quâil est pour mois mais aussi et Ă la fois, je suis pour lui. En lui appliquant un concept, en lâappelant ceci ou cela, jâen appelle Ă lui. Je ne connais pas seulement mais je suis en sociĂ©tĂ©. Ce commerce que la parole implique est prĂ©cisĂ©ment lâaction sans violence lâagent, au moment mĂȘme de son action, a renoncĂ© Ă toute domination, Ă toute souverainetĂ©, sâexpose dĂ©jĂ Ă lâaction dâautrui dans lâattente dâune rĂ©ponse. Parler et Ă©couter ne font quâun, ils ne se succĂšdent pas. Parler institue ainsi le rapport moral dâĂ©galitĂ© et par consĂ©quent reconnaĂźt la justice. MĂȘme quand on parle Ă un esclave, on parle Ă un Ă©gal. Ce que lâon dit, le contenu communiquĂ© nâest possible que grĂące Ă ce rapport de face Ă face oĂč autrui compte comme interlocuteur avant mĂȘme dâĂȘtre connu. On regarde un regard. Regarder un regard, câest regarder ce qui ne sâabandonne pas, ne se livre pas mais qui vous vise câest regarder le visage. » Emmanuel LĂ©vinas, Ăthique et esprit », Difficile libertĂ©, 1952, Ăd. Albin Michel, 1976, p. 21. ____________________________________________________________________ Toute organisation sociale, quâelle soit animale ou humaine, nĂ©cessite le strict respect par les membres du groupe dâun certain nombre de rĂšgles comportementales qui peuvent ĂȘtre contraires Ă leur intĂ©rĂȘt individuel Ă court terme, mais qui sont vitales pour la viabilitĂ© du groupe. Dans le monde animal, comme lâavait dĂ©jĂ si bien montrĂ© le fondateur de lâĂ©thologie animale, Konrad Lorenz, ces comportements dangereux pour la survie de lâespĂšce sont inhibĂ©s par des mĂ©canismes dits instinctifs ». En particulier, chez les mammifĂšres sociaux, ce sont ces mĂ©canismes, profondĂ©ment ancrĂ©s dans les couches les plus primitives du cerveau, qui rĂ©gulent les comportements agressifs les combats au sein du groupe, pourtant frĂ©quents, ne se soldent jamais, ou trĂšs exceptionnellement, par la mise Ă mort du vaincu. Quâon nous entende bien il sâagit ici dâobservations qui concernent uniquement les comportements meurtriers » au sein dâun mĂȘme groupe, qui menacent directement lâorganisation sociale du groupe. En revanche, dans les conflits intergroupes, ces inhibitions ne sont plus de mise câest ainsi que la primatologue Jane Goodall a pu observer, sur le terrain, de vĂ©ritables guerres » entre groupes de chimpanzĂ©s, avec des tueries systĂ©matiques. Il est intĂ©ressant dâobserver que les interdits humains recouvrent assez prĂ©cisĂ©ment ces inhibitions instinctives ainsi, dans routes les cultures, les interdits concernent les meurtres entre individus dâune mĂȘme tribu et, avant tout, dans le cercle familial. Les agressions Ă lâextĂ©rieur de la tribu, elles, nâont pas du tout le mĂȘme statut et peuvent mĂȘme ĂȘtre explicitement encouragĂ©es et codifiĂ©es⊠La grande diffĂ©rence entre lâhomme et les autres mammifĂšres sociaux câest que, chez lâhomme, la rĂ©gulation sociale ne sâeffectue pas au niveau biologique, mais au niveau socioculturel. Câest par la parole et la pression du groupe social que sâimposent les interdits et non pas parce quâils seraient biologiquement bloquĂ©s, au contraire câest bien parce que nous sommes capables de commettre de tels actes les exemples ne manquent malheureusement pas quâils sont culturellement prohibĂ©s et punis. » Bernard Victorri, Ă la recherche de la langue originelle », in Les origines du langage, Le Pommier, 2010, p. 110-112. ___________________________________________________________________ En vĂ©ritĂ©, le problĂšme qui se pose Ă celui qui cherche la nature du dialogue nâest nul autre que celui de la violence et de la nĂ©gation de celle-ci. Car que faut-il pour quâil puisse y avoir dialogue ? La logique ne permet quâune chose, Ă savoir que le dialogue, une fois engagĂ©, aboutisse, que lâon puisse dire lequel des interlocuteurs a raison, plus exactement, lequel des deux a tort car sâil est certain que celui qui se contredit a tort, il nâest nullement prouvĂ© que celui qui lâa convaincu de ce seul crime contre la loi du discours ne soit pas Ă©galement fautif, avec ce seul avantage, tout temporaire, quâil nâen a pas encore Ă©tĂ© convaincu. La logique, dans le dialogue, Ă©monde [1] le discours. Mais pourquoi lâhomme accepte-t-il une situation dans laquelle il peut ĂȘtre confondu [2] ? Il lâaccepte, parce que la seule autre issue est la violence, si lâon exclut, comme nous lâavons fait, le silence et lâabstention de toute communication avec les autres hommes quand on nâest pas du mĂȘme avis, il faut se mettre dâaccord ou se battre jusquâĂ ce que lâune des deux thĂšses disparaisse avec celui qui lâa dĂ©fendue. Si lâon ne veut pas de cette seconde solution, il faut choisir la premiĂšre, chaque fois que le dialogue porte sur des problĂšmes sĂ©rieux et qui ont de lâimportance, ceux qui doivent mener Ă une modification de la vie ou en confirmer la forme traditionnelle contre les attaques des novateurs. ConcrĂštement parlant, quand il nâest pas un jeu qui ne se comprend que comme image du sĂ©rieux, le dialogue porte, en dernier ressort, toujours sur la façon selon laquelle on doit vivre. On ? Câest-Ă -dire, les hommes qui vivent dĂ©jĂ en communautĂ©, qui possĂšdent dĂ©jĂ ces donnĂ©es qui sont nĂ©cessaires pour quâil puisse y avoir dialogue â les hommes qui sont dĂ©jĂ dâaccord sur lâessentiel et auxquels il suffit dâĂ©laborer en commun les consĂ©quences des thĂšses quâils ont dĂ©jĂ acceptĂ©es, tous ensemble. Ils sont en dĂ©saccord sur la façon de vivre, parce quâils sont en accord sur cette mĂȘme façon il ne sâagit que de complĂ©ter et de prĂ©ciser. Ils acceptent le dialogue, parce quâils ont dĂ©jĂ exclu la violence. » Ăric Weil, Logique de la philosophie, 1950, Vrin, 1985, p. 24. _____________________________________________________________________ Le fait que nous nous sentons aujourdâhui si Ă©trangers dans un monde qui jadis nous paraissait si beau et si familier tient Ă une autre cause encore, que je vois dans le trouble que cette guerre a apportĂ© dans notre attitude, jadis si ferme et si solidement Ă©tablie, Ă lâĂ©gard de la mort. Cette attitude nâĂ©tait rien moins que franche et sincĂšre. A nous entendre, on pouvait croire que nous Ă©tions naturellement convaincus que la mort Ă©tait le couronnement nĂ©cessaire de toute vie, que chacun de nous avait Ă lâĂ©gard de la nature une dette dont il ne pouvait sâacquitter que par la mort, que nous devions ĂȘtre prĂȘts Ă payer cette dette, que la mort Ă©tait un phĂ©nomĂšne naturel, irrĂ©sistible et inĂ©vitable. Mais en rĂ©alitĂ©, nous avions lâhabitude de nous comÂŹporter comme sâil en Ă©tait autrement. Nous tendions de toutes nos forces Ă Ă©carter la mort, Ă lâĂ©liminer de notre vie. Nous avons essayĂ© de jeter sur elle le voile du silence et nous avons mĂȘme imaginĂ© un proverbe il pense Ă cela comme Ă la mort » câest-Ă -dire quâil nây pense pas du tout, bien entendu comme Ă sa propre mort Ă laquelle on pense encore moins quâĂ celle dâautrui. Le fait est quâil nous est absolument impossible de nous reprĂ©senter notre propre mort, et toutes les fois que nous lâessayons, nous nous apercevons que nous y assistons en spectateurs. Câest pourquoi lâĂ©cole psychanalytique a pu dĂ©clarer quâau fond personne ne croit Ă sa propre mort ou, ce qui revient au mĂȘme, dans son inconscient chacun est persuadĂ© de sa propre immortalitĂ©. Pour ce qui est de la mort dâautrui, lâhomme civilisĂ© Ă©vite soigneusement de parler de cette Ă©ventualitĂ© en prĂ©sence de la personne dont la mort paraĂźt imminente ou proche. Seuls les enfants ne connaissent pas cette discrĂ©tion . ils sâadressent sans mĂ©nagements des menaces impliquant des chances de mort et trouvent encore le moyen dâescompter la mort dâune personne aimĂ©e, en lui disant, comme sâil sâagissait de la chose la plus naturelle du monde ChĂšre maman, quand tu seras morte, je ferai ceci ou cela. » Lâhomme civilisĂ© adulte, Ă son tour, ne pensera pas volontiers Ă la perspective de la mort dâun de ses proches ce serait faire preuve dâinsensibilitĂ© ou de mĂ©chancetĂ©, sauf lorsque, comme mĂ©decin, avocat, etc., on est amenĂ© Ă y penser en vertu de prĂ©ocÂŹcupations professionnelles. Il se permettra encore moins de penser Ă la mort dâautrui dans les cas oĂč cette mort doit lui apporter un surcroĂźt de fortune ou de libertĂ© ou une amĂ©lioration de sa situation. Certes, ces scrupules ne peuÂŹvent rien contre la mort, sont impuissants Ă lâempĂȘcher, et toutes les fois que lâĂ©vĂ©nement se produit, nous sommes profondĂ©ment Ă©branlĂ©s et comme déçus dans notre attente. Nous insistons toujours sur le caractĂšre occasionnel de la mort accident, maladie, infection, profonde vieillesse, rĂ©vĂ©lant ainsi netteÂŹment notre tendance Ă dĂ©pouiller la mort de tout caractĂšre de nĂ©cessitĂ©, Ă en faire un Ă©vĂ©nement purement accidentel. Lâaccumulation de cas de mort nous effraye. A lâĂ©gard du mort lui-mĂȘme nous nous comportons dâune façon trĂšs singuliĂšre nous nous abstenons de toute critique Ă son endroit, nous lui pardonnons ses injustices, nous ordonnons de mortuis nil nisi bene, et nous trouvons naturel que, dans lâoraison funĂšbre quâon prononce sur sa tombe et dans lâinscription quâon fait graver sur son monument funĂ©raire, on ne fasse ressortir que ses qualitĂ©s. Le respect du mort, respect dont celui-ci nâa cepenÂŹdant plus nul besoin, nous apparaĂźt comme supĂ©rieur Ă la vĂ©ritĂ©, et Ă beaucoup dâentre nous comme supĂ©rieur mĂȘme Ă la considĂ©ration que nous devons aux vivants. A cette attitude conventionnelle que la civilisation nous impose Ă lâĂ©gard de la mort, fait pendant lâĂ©tat de consternation, dâeffondrement complet dans lequel nous plonge la mort dâune personne proche pĂšre ou mĂšre, Ă©poux ou Ă©pouse, frĂšre ou sĆur, enfant ou ami cher. Il nous semble quâavec elle nous enÂŹterÂŹrons nos espĂ©rances, nos ambitions, nos joies, nous refusons toute consolation et dĂ©clarons quâil sâagit dâune mort irremplaçable. Nous nous comÂŹportons alors comme un de ces Asras qui suivent dans la mort ceux quâils ont aimĂ©s dans la vie. Cette attitude Ă lâĂ©gard de la mort rĂ©agit cependant fortement sur notre vie. La vie sâappauvrit, elle perd en intĂ©rĂȘt, dĂšs lâinstant oĂč nous ne pouvons pas risquer ce qui en forme le suprĂȘme enjeu, câest-Ă -dire la vie elle-mĂȘme. Elle devient aussi vide, aussi creuse quâun flirt dont on sait dâavance quâil nâabouÂŹtira Ă rien, Ă la diffĂ©rence dâun amour rĂ©el, alors que les deux partenaires sont tenus de toujours penser aux sĂ©rieuses consĂ©quences du jeu dans lequel ils se trouvent engagĂ©s. Nos attaches affectives, lâinsupportable intensitĂ© de notre chagrin nous dĂ©tournent de la recherche de dangers pour nous-mĂȘmes et pour nos proches. Nous reculons devant de nombreuses entreprises, dangereuses, mais indispensables, telles quâessais dâaviation, expĂ©ditions dans des pays lointains, expĂ©riences sur des substances explosives, etc. Et ce qui nous reÂŹtient, câest la question que nous nous posons dans chacune de ces occasions qui remplacera, en cas de malheur, le fils Ă la mĂšre, lâĂ©poux Ă lâĂ©pouse, le pĂšre aux enfants ? La tendance Ă Ă©liminer la mort du registre de la vie nous a encore imposĂ© beaucoup dâautres renoncements et Ă©liminations. Et, cependant, la devise hansĂ©atique proclamait Navigare necesse est, vivere non necesse! Naviguer est une nĂ©cessitĂ©; vivre nâest pas une nĂ©cessitĂ©. Et nous sommes amenĂ©s tout naturellement Ă chercher dans le monde de la fiction, dans la littĂ©rature, au théùtre ce que nous sommes obligĂ©s de nous refuser dans la vie rĂ©elle. Nous y trouvons encore des hommes qui savent mourir et sâentendent Ă faire mourir les autres. LĂ seulement se trouve remplie la condition Ă la faveur de laquelle nous pourrions nous rĂ©concilier avec la mort. Cette rĂ©conciliation, en effet, ne serait possible que si nous rĂ©ussissions Ă nous pĂ©nĂ©trer de la conviction que, quelles que soient les vicissitudes de la vie, nous continuerons toujours Ă vivre, mais dâune vie qui sera Ă lâabri de toute atteinte. Il est, en effet, trop triste de savoir que la vie ressemble Ă un jeu dâĂ©checs oĂč une seule fausse dĂ©marche peut nous obliger Ă renoncer Ă la partie, avec cette aggraÂŹvation que, dans la vie, nous ne pouvons mĂȘme pas compter sur une partie de revanche. Mais dans le domaine de la fiction nous trouvons cette multiplicitĂ© de vie dont nous avons besoin. Nous nous identifions avec un hĂ©ros dans sa mort, et cependant nous lui survivons, tout prĂȘts Ă mourir aussi inoffensiÂŹvement une autre fois, avec un autre hĂ©ros. Il est Ă©vident que cette attitude conventionnelle Ă lâĂ©gard de la mort est incompatible avec la guerre. Il nâest plus possible de nier la mort ; on est obligĂ© dây croire. Les hommes meurent rĂ©ellement, non plus un Ă un, mais par masse, par dizaines de mille le mĂȘme jour. Et il ne sâagit plus de morts acciÂŹdentelles cette fois. Sans doute, câest un effet du hasard lorsque tel obus vient frapper celui-ci plutĂŽt quâun autre ; mais cet autre pourra ĂȘtre frappĂ© par lâobus suivant. Lâaccumulation de cas de mort devient incompatible avec la notion du hasard. Et la vie est redevenue intĂ©ressante, elle a retrouvĂ© tout son contenu. Il convient de distinguer ici deux groupes le groupe de ceux qui risquent leur vie dans les batailles, et le groupe de ceux qui, restĂ©s Ă lâarriĂšre, sâattenÂŹdent Ă apprendre quâun ĂȘtre qui leur est cher est mort dâune blessure, dâune maladie ou dâune infection. Il serait sans toute trĂšs intĂ©ressant dâĂ©tudier les changements qui se produisent dans la psychologie des combattants, mais lĂ -dessus je suis trop peu renseignĂ©. Aussi devons-nous limiter nos recherches au second groupe, dont nous faisons partie nous-mĂȘmes. Jâai dĂ©jĂ dit que si nous souffrons dâune perturbation et dâune diminution de notre puissance fonctionÂŹnelle, cela tient essentiellement, Ă mon avis, au fait que nous ne pouvons plus conserver notre ancienne attitude Ă lâĂ©gard de la mort et que nous nâen avons pas encore trouvĂ© de nouvelle. Nous. obtiendrons peut-ĂȘtre des rĂ©sultats intéressants en Ă©tendant nos recherches Ă deux autres maniĂšres de se comporter Ă lâĂ©gard de la mort Ă celle que nous pouvons attribuer Ă lâhomme primitif, Ă lâhomme des Ăąges prĂ©historiques, et Ă celle qui sâest conservĂ©e encore en chaÂŹcun de nous, mais qui, invisible Ă notre conscience, se cache dans les couches profondes de notre vie psychique. En ce qui concerne la maniĂšre dont lâhomme des Ăąges prĂ©historiques se comportait Ă lâĂ©gard de la mort, nous ne la connaissons naturellement que par infĂ©rences et dĂ©ductions, mais je pense que ces procĂ©dĂ©s nous ont donnĂ© des rĂ©sultats auxquels on peut se fier suffisamment. Lâattitude de lâhomme primitif Ă lâĂ©gard de la mort est assez remarquable, parce que nettement contradictoire. Dâune part, il prenait la mort au sĂ©rieux, la considĂ©rait comme mettant fin Ă la vie et sâen servait en consĂ©quence ; dâautre part il niait la mort, lui refusait toute signification et toute efficacitĂ©. Ce qui explique en partie cette contradiction, câest le fait que sa maniĂšre dâenvisager la mort dâautrui, de lâĂ©tranger, de lâennemi diffĂ©rait radicalement de celle dont il envisageait la perspective de sa propre mort. La mort dâautrui lui paraissait sĂ©rieuse, il voyait en elle le moyen dâanĂ©antir celui quâil haĂŻssait, et lâhomme primitif nâĂ©prouvait pas le moindre scrupule ni la moindre hĂ©sitation Ă causer la mort. Il Ă©tait certainement un ĂȘtre trĂšs passionnĂ©, plus cruel et plus mĂ©chant que les autres animaux. Il tuait volontiers et le plus naturellement du monde. Nous nâavons aucune raison de lui attribuer lâinstinct qui empĂȘche tant dâautres animaux de tuer et de dĂ©vorer des individus de leur espĂšce. Aussi lâhistoire primitive de lâhumanitĂ© est-elle remplie de meurtres. Ce que nos enfants apprennent encore de nos jours dans les Ă©coles, sous le nom dâhistoire universelle, nâest pas autre chose quâune succession de meurtres collectifs, de meurtres de peuple Ă peuple, Le vague et obscur sentiment de culpabilitĂ© que lâhumanitĂ© Ă©prouve depuis les temps les plus primitifs et qui sâest cristallisĂ© dans certaines religions sous la forme dâun dogme bien connu, celui de la faute primitive, du pĂ©chĂ© originel, nâest probablement que lâexpresÂŹsion dâune faute sanglante dont se serait rendue coupable lâhumanitĂ© prĂ©hisÂŹtorique. Dans mon livre Totem et Tabou, jâavais essayĂ©, en utilisant les donÂŹnĂ©es de W. Robertson Smith, Atkinson et Ch. Darwin, de me faire une idĂ©e de la nature de cette faute ancienne et je pense que la doctrine chrĂ©tienne actuelle contient encore des allusions qui permettent de conclure Ă son existence. Puisque le fils de Dieu a Ă©tĂ© obligĂ© de sacrifier sa vie pour sauver lâhumanitĂ© du pĂ©chĂ© originel, on doit conclure, dâaprĂšs la rĂšgle du talion, de lâexpiation de lâĂ©gal par lâĂ©gal, que ce pĂ©chĂ© ne pouvait consister que dans un meurtre. Seul un pĂ©chĂ© comme celui-lĂ pouvait exiger, Ă titre dâexpiation, le sacrifice dâune vie. Et puisque le pĂ©chĂ© originel Ă©tait une faute commise contre Dieu le PĂšre, le crime le plus ancien de lâhumanitĂ© ne pouvait ĂȘtre quâun parricide, le meurÂŹtre du pĂšre primitif de la horde humaine primitive, dont lâimage conservĂ©e par le souvenir a Ă©tĂ© Ă©rigĂ©e plus tard en une divinitĂ© . Certes, lâhomme primitif pouvait se reprĂ©senter aussi difficilement que nous-mĂȘmes sa propre mort, et elle lui paraissait aussi irrĂ©elle que nous trouÂŹvons irrĂ©elle la nĂŽtre. Mais il y avait un cas oĂč ses deux certitudes opposĂ©es Ă lâĂ©gard de la mort devaient se rencontrer et entrer en conflit, cas trĂšs significatif et trĂšs riche en consĂ©quences. CâĂ©tait lorsquâil voyait mourir un de ses proches, sa femme, son enfant, son ami quâil aimait certainement comme nous aimons nous-mĂȘmes nos proches, car lâamour ne doit guĂšre ĂȘtre moins ancien que le penchant au meurtre. Dans sa douleur, il devait se dire alors que la mort nâĂ©pargne personne, quâil mourra lui-mĂȘme comme meurent les autres, et tout son ĂȘtre se rĂ©voltait contre cette constatation chacun de ces ĂȘtres chers nâĂ©tait-il pas une partie de son propre moi quâil aimait tant ? Mais, dâautre part, la mort dâun ĂȘtre cher lui paraissait naturelle, car si cet ĂȘtre faisait partie de son moi, il lui Ă©tait, par certains cĂŽtĂ©s, Ă©tranger. La loi de lâambiÂŹvalence, qui rĂ©git encore aujourdâhui notre attitude Ă lâĂ©gard des personnes que nous aiÂŹmons le plus, devait exercer une action moins limitĂ©e aux Ă©poques primiÂŹtives. Câest ainsi que ces chers morts avaient Ă©tĂ© en mĂȘme temps des Ă©trangers et des ennemis Ă lâĂ©gard desquels il nourrissait Ă©galement des sentiments hostiles . Les philosophes prĂ©tendent que lâĂ©nigme intellectuelle que reprĂ©sentait pour lâhomme primitif lâaspect de la mort sâest imposĂ©e Ă sa rĂ©flexion et doit ĂȘtre considĂ©rĂ©e comme le point de dĂ©part de toute spĂ©culation. Il me semble que, sur ce point, les philosophes pensent trop⊠en philosophes et ne tiennent pas suffisamment compte de lâaction de mobiles primitifs. Je crois donc devoir diminuer la portĂ©e de cette proposition et corriger celle-ci en disant que lâhomÂŹme primitif triomphe auprĂšs du cadavre de lâennemi quâil vient de tuer, sans avoir Ă se creuser la tĂȘte Ă propos des Ă©nigmes de la vie et de la mort. Ce qui poussa lâhomme primitif Ă rĂ©flĂ©chir, ce ne fut ni lâĂ©nigme intellectuelle ni la mort en gĂ©nĂ©ral, mais ce fut le conflit affectif qui, pour la premiĂšre fois, sâĂ©leva dans son Ăąme Ă la vue dâune personne aimĂ©e et, cependant, Ă©trangĂšre et haĂŻe. Câest de ce conflit affectif quâest nĂ©e la psychologie. Lâhomme ne pouÂŹvait plus ne pas songer Ă la mort que la douleur causĂ©e par la disparition dâun ĂȘtre cher lui avait fait toucher du doigt; mais, en mĂȘme temps, il ne voulait pas en admettre la rĂ©alitĂ©, car il ne pouvait se reprĂ©senter lui-mĂȘme Ă la place du mort. Il se vit ainsi obligĂ© dâadopter un compromis tout en admettant quâil puisse mourir Ă son tour, il se refusa Ă voir dans cette Ă©ventualitĂ© lâĂ©quivalent de sa disparition totale, alors quâil trouvait tout naturel quâil en fĂ»t ainsi de lâennemi. Câest devant le cadavre de la personne aimĂ©e quâil imagina les esprits et, comme il se sentait coupable dâun sentiment de satisfaction qui veÂŹnait se mĂȘler Ă son deuil, ces premiers esprits ne tardĂšrent pas Ă se transformer en dĂ©mons mĂ©chants dont il fallait se mĂ©fier. Les changements qui suivent la mort lui suggĂšrent lâidĂ©e dâune dĂ©composition de lâindividu en un corps et en une primitivement en plusieurs Ăąme. Le souvenir persistant du mort devint la base de la croyance Ă dâautres formes dâexistence, lui suggĂ©ra lâidĂ©e dâune persistance de la vie aprĂšs la mort apparente. Ces existences ultĂ©rieures nâĂ©taient au dĂ©but que des prolongements de celle Ă laquelle la mort avait mis un terme existences Ă lâĂ©tat dâombres, vides de tout contenu, auxquelles on nâattachait, jusquâĂ une Ă©poque assez tardive, quâune valeur insignifiante. Elles portent encore le caractĂšre de misĂ©rables expĂ©dients. Rappelons-nous la rĂ©ponse que fait lâĂąme dâAchille Ă Ulysse Vivant, nous, Akhileus, nous tâhonorions comme un Dieu, et, maintenant, tu commandes Ă tous les morts. Tel que te voilĂ , et bien que mort, ne te plains pas, Akhileus. â Je parlai ainsi, et il me rĂ©pondit Ne me parle pas de la mort, illustre Odysseus ! Jâaimerais mieux ĂȘtre un laboureur, et servir, pour un salaire, un homme pauvre, que de commander Ă tous les morts qui ne sont plus » OdyssĂ©e, XI, v. 484-491, traduction Leconte de Lisle. Et souvenons-nous encore de cette parodie puissante et amĂšre de Heine Der kleinste lebendige Philister Zu Stuckert am Neckar Viel glĂŒcklicher ist er Als ich, der Pelide der tote Held, Der SchattenfĂŒrst ln der Unterwelt » Câest seulement plus tard que les religions en sont venues Ă proclamer cette existence qui suit la mort comme Ă©tant plus prĂ©cieuse, plus complĂšte, et Ă ne voir dans la vie Ă laquelle la mort met un terme quâune prĂ©paration Ă cette existence meilleure. De lĂ Ă prolonger la vie dans le passĂ©, il nây avait quâun pas, et ce pas fut vite franchi on attribua Ă lâhomme un grand nombre dâexisÂŹtences antĂ©rieures Ă sa vie actuelle, on inventa la mĂ©tempsycose et les rĂ©inÂŹcarnations multiples, et tout cela dans le but de dĂ©pouiller la mort de toute valeur, de lui refuser le rĂŽle dâun facteur opposĂ© Ă la vie, destructeur de la vie. On le voit la nĂ©gation de la mort, dont nous avons parlĂ© plus haut comme de lâune des conventions de la vie sociale, remonte Ă une antiquitĂ© trĂšs lointaine. Devant le cadavre de la personne aimĂ©e prirent naissance non seulement la doctrine des Ăąmes, la croyance Ă lâimmortalitĂ©, mais aussi, avec le sentiment de culpabilitĂ© humaine, qui ne tarda pas Ă pousser une puissante racine, les premiers commandements moraux. Le premier et le plus important commanÂŹdement qui ait jailli de la conscience Ă peine Ă©veillĂ©e Ă©tait tu ne tueras point. Il exprimait une rĂ©action contre le sentiment de satisfaction haineuse quâĂ cĂŽtĂ© de la tristesse on Ă©prouvait devant le cadavre de la personne aimĂ©e et sâest Ă©tendu peu Ă peu aux Ă©trangers indiffĂ©rents et mĂȘme aux ennemis dĂ©testĂ©s. A lâheure oĂč nous sommes, les hommes restent sourds Ă ce commandeÂŹment. Lorsque la lutte sauvage qui caractĂ©rise cette guerre aura pris fin, Ă lâavantage de lâune ou de lâautre partie, le combattant victorieux retournera joyeux dans son foyer, auprĂšs de sa femme et de ses enfants, sans ĂȘtre le moins du monde troublĂ© par le souvenir de tout ce quâil a fait, de tous les enneÂŹmis quâil a tuĂ©s soit dans des luttes corps Ă corps, soit avec des armes agissant Ă distance. Il est Ă noter que les peuples sauvages qui survivent encore de nos jours et qui sont certainement plus proches de lâhomme primitif se comportent sur ce point ou, plutĂŽt, se sont comportĂ©s tant quâils nâont pas subi lâinfluence de notre civilisation autrement. Le sauvage, quâil sâagisse de lâAustralien, du Boschiman ou dâun indigĂšne de la Terre de Feu, nâest nullement un meurtrier impĂ©nitent; lorsquâil revient de la guerre en vainqueur, il nâa pas le droit dâentrer dans son village et de toucher Ă sa femme, tant quâil nâa pas expiĂ© par des pĂ©nitences souvent fastidieuses et pĂ©nibles les meurtres quâil a commis Ă la guerre. Il va sans dire que cette interdiction a sa source dans une superstiÂŹtion, le sauvage craignant la vengeance des esprits de ceux quâil a tuĂ©s. Mais ces esprits des ennemis tuĂ©s ne sont autre chose que lâexÂŹpresÂŹsion de sa mauvaise conscience, du remords quâil Ă©prouve Ă la suite des crimes commis. Il y a au fond de cette superstition une certaine finesse morale qui nous manque Ă nous autres civilisĂ©s . Des Ăąmes pieuses qui cherchent Ă se persuader que nous sommes Ă©trangers Ă tout ce qui est mauvais et vulgaire ne manqueront pas de tirer de cette interdiction si ancienne et si formelle du meurtre des conclusions favorables quant Ă la force de nos penchants moraux innĂ©s. Malheureusement, cet arguÂŹment peut servir Ă prouver, dans une mesure peut-ĂȘtre encore plus grande, le contraire. Une interdiction aussi impĂ©rieuse et formelle ne peut sâadresser quâĂ une impulsion particuliĂšrement forte. On nâa pas Ă interdire ce Ă quoi aucune Ăąme humaine nâaspire . Câest prĂ©cisĂ©ment la maniĂšre dont est formuÂŹlĂ©e la prohibition t u ne tueras point », qui est de nature Ă nous donner la certitude que nous descendons dâune sĂ©rie infiniment longue de gĂ©nĂ©rations de meurÂŹtriers qui, comme nous mĂȘmes peut-ĂȘtre, avaient la passion du meurtre dans le sang. Les tendances morales de lâhumanitĂ©, dont il serait oiseux de contester la force et lâimportance, constituent une acquisition de lâhistoire humaine et forment, Ă un degrĂ© malheureusement trĂšs variable, le patrimoine hĂ©rĂ©ditaire des hommes dâaujourdâhui. Laissons maintenant lâhomme primitif et interrogeons lâinconscient de notre propre vie psychique. Cela nâest possible quâĂ lâaide des mĂ©thodes de reÂŹcherÂŹche psychanalytiques, les seules qui permettent de descendre Ă cette profondeur. Comment lâinconscient se comporte-t-il Ă lâĂ©gard du problĂšme de la mort ? Exactement comme lâhomme primitif. Sous ce rapport, comme sous tant dâautres, lâhomme primitif survit tel quel dans notre inconscient. Comme lâhomme primitif, notre inconscient ne croit pas Ă la possibilitĂ© de sa mort et se considĂšre comme immortel. Ce que nous appelons notre inconscient », câest-Ă -dire les couches les plus profondes de notre Ăąme, celles qui se compoÂŹsent dâinstincts, ne connaĂźt, en gĂ©nĂ©ral, rien de nĂ©gatif, ignore la nĂ©gation les contraires sây concilient et sây fondent et, par consĂ©quent, la mort Ă laquelle nous ne pouvons attribuer quâun contenu nĂ©gatif. La croyance Ă la mort ne trouve donc aucun point dâappui dans nos instincts, et câest peut-ĂȘtre lĂ quâil faut chercher lâexplication de ce qui constitue le mystĂšre de lâhĂ©roĂŻsme. LâexÂŹplication rationnelle de lâhĂ©roĂŻsme prĂ©tend quâil y a des biens abstraits et universels plus prĂ©cieux que la vie. Mais, Ă mon avis, lâhĂ©roĂŻsme, qui est le plus souvent instinctif et impulsif, ignore cette motivation et affronte le danger sans penser Ă ce qui peut en rĂ©sulter. Ou bien cette motivation ne sert quâĂ Ă©carter les doutes et les hĂ©sitations susceptibles de sâopposer Ă la rĂ©action hĂ©roĂŻque de lâinconscient. Lâangoisse de la mort, au contraire, dont nous subisÂŹsons lâempire plus souvent que nous ne le croyons, est quelque chose de secondaire et rĂ©sulte le plus souvent du sentiment de culpabilitĂ©. Dâautre part, nous trouvons toute naturelle la mort dâĂ©trangers et dâennemis que nous infligeons aussi volontiers et avec aussi peu de scrupules que le fait lâhomme primitif. Sur ce point cependant il y a, entre lâhomme primitif et nous, une diffĂ©rence qui, dans la rĂ©alitĂ©, apparaĂźt comme dĂ©cisive. Notre inÂŹconÂŹscient se contente de penser Ă la mort et de la souhaiter, sans la rĂ©aliser. Mais on aurait tort de sous-estimer cette rĂ©alitĂ© psychique par rapport Ă la rĂ©alitĂ© de fait. Cette rĂ©alitĂ© est dĂ©jĂ assez grave et grosse de consĂ©quences. Dans nos dĂ©sirs inconscients, nous supprimons journellement, et Ă toute heure du jour, tous ceux qui se trouvent sur notre chemin, qui nous ont offensĂ©s ou lĂ©sĂ©s. Que le diable lâemporte! » disons-nous couramment sur un ton de plaisanterie, destinĂ© Ă dissimuler notre mauvaise humeur. Mais ce que nous voulons dire rĂ©ellement, sans lâoser, câest la que la mort lâemporte ! », et ce souhait de mort, notre inconscient le prend plus au sĂ©rieux que nous ne le pensons nous-mĂȘmes et lui donne un accent que notre conscience est prĂȘte Ă dĂ©savouer. Notre inconscient tue mĂȘme pour des dĂ©tails ; comme lâancienne lĂ©gislation athĂ©nienne de Dracon, il ne connaĂźt pas dâautre chĂątiment pour les crimes que la mort, en quoi il est assez logique, puisque tout tort infligĂ© Ă noÂŹtre moi tout-puissant et autocratique est, au fond, un crimen laeesae majestatis. Câest ainsi quâĂ en juger par nos dĂ©sirs et souhaits inconscients, nous ne sommes nous-mĂȘmes quâune bande dâassassins. Heureusement, que tous ces dĂ©sirs et souhaits ne possĂšdent pas la force que leur attribuaient les hommes des temps primitifs ; sâil en Ă©tait autrement, lâhumanitĂ© aurait pĂ©ri depuis longtemps sous les feux croisĂ©s des malĂ©dictions rĂ©ciproques, lesquelles nâauÂŹraient Ă©pargnĂ© ni ses hommes les meilleurs et les plus sages, ni ses femmes les plus belles et les plus douces. Ces affirmations de la psychanalyse ne trouvent aucun crĂ©dit auprĂšs des profanes. On les repousse comme des calomnies qui ne rĂ©sistent pas aux cerÂŹtitudes fournies par la conscience, et on nĂ©glige adroitement les petits indices par lesquels lâinconscient se rĂ©vĂšle gĂ©nĂ©ralement Ă la conscience. Aussi ne serait-il pas inutile de rappeler que beaucoup de penseurs qui nâont certaineÂŹment pas pu subir lâinfluence de la psychanalyse se sont plaints de la facilitĂ© avec laquelle nous sommes disposĂ©s, ne tenant aucun compte de la prohibition du meurtre, Ă Ă©carter, Ă supprimer mentalement tout ce qui se trouve sur notre chemin. Je me contenterai de citer un seul exemple, devenu dâailleurs cĂ©lĂšbre. Dans le PĂšre Goriot, Balzac cite un passage de Rousseau, dans lequel celui-ci demande au lecteur ce quâil ferait si, sans quitter Paris et, naturelleÂŹment, avec la certitude de ne pas ĂȘtre dĂ©couvert, il pouvait, par un simple acte de volontĂ©, tuer un vieux mandarin habitant PĂ©kin et dont le mort lui proÂŹcureÂŹrait un grand avantage. Il laisse deviner quâil ne donnerait pas bien cher pour la vie de ce dignitaire. Tuer le mandarin est devenu alors une expression proÂŹverÂŹbiale de cette disposition secrĂšte, inhĂ©rente mĂȘme aux hommes de nos jours. On connaĂźt, en outre, un grand nombre de plaisanteries et dâanecdotes cyÂŹniques dans lesquelles sâexprime la mĂȘme tendance, comme, par exemple, cette dĂ©claration quâon attribue Ă un mari AprĂšs la mort de lâun de nous deux, je viendrai habiter Paris ». Ces plaisanteries cyniques ne seraient pas possibles, si elles ne servaient pas Ă exprimer une vĂ©ritĂ© quâon nie, dont on ne veut pas convenir lorsquâelle est exprimĂ©e sĂ©rieusement et dâune façon non dissimulĂ©e. On sait, en effet, quâen plaisantant on peut tout dire, mĂȘme la vĂ©ritĂ©. Comme pour lâhomme primitif, il existe aussi pour notre inconscient un cas oĂč les deux attitudes opposĂ©es Ă lâĂ©gard de la mort, celle qui la conçoit comme une destruction de la vie et celle qui la nie comme quelque chose dâirrĂ©el, se rencontrent et entrent en conflit. Et le cas est exactement le mĂȘme que celui qui sâoffre Ă lâhomme primitif la mort ou le danger de mort dâun ĂȘtre cher, dâun Ă©poux ou dâune Ă©pouse, du pĂšre ou de la mĂšre, dâun frĂšre ou dâune sĆur, dâun enfant ou dâun ami. Dâune part, ces ĂȘtres chers forment notre patrimoine intime, sont une partie de notre Moi ; mais, par dâautres cĂŽtĂ©s, ils sont, en partie tout au moins, pour nous des Ă©trangers et des ennemis. A lâexception de quelques situations, nos attitudes amoureuses les plus tendres et les plus intimes sont nuancĂ©es dâune hostilitĂ© qui peut comporter un souhait de mort inconscient. Mais, cette fois, ce conflit ayant sa source dans lâambivaÂŹlence donne naissance, non plus Ă la doctrine de la transmigration et Ă la moÂŹrale, maĂŻs Ă la nĂ©vrose qui nous ouvre une large perspective, mĂȘme sur la vie psychique normale. Les mĂ©decins psychanalystes savent combien est frĂ©quent le symptĂŽme par lequel les malades expriment leur prĂ©occupation, toute dâamour et de tendresse, du bien de leurs proches, et combien sont frĂ©quents les reproches, absolument injustifiĂ©s, dont ils sâaccablent Ă la suite de la mort dâun ĂȘtre cher. LâĂ©tude de ces symptĂŽmes nâa laissĂ© aux mĂ©decins en question aucun doute quant Ă la frĂ©quence et Ă la signification des souhaits de mort inconscients. Le profane Ă©prouve une horreur indicible devant cette possibilitĂ© affective, et il voit dans cette horreur mĂȘme une raison suffisante et lĂ©gitime pour reÂŹpousser comme invraisemblables les affirmations des psychanalystes. A tort, Ă mon avis. Nous ne songeons nullement Ă rabaisser la vie amoureuse ; ce serait dâailleurs aller Ă lâencontre de la rĂ©alitĂ©. Notre raison et notre sentiment se refusent, certes, Ă admettre une association aussi Ă©troite entre lâamour et la haine, mais la nature sait utiliser cette association et maintenir en Ă©veil et dans toute sa fraĂźcheur le sentiment dâamour, afin de le mettre mieux Ă lâabri des atteintes de la haine qui le guette. On peut dire que nous sommes redevables des plus beaux Ă©panouissements de notre vie amoureuse Ă la rĂ©acÂŹtion contre lâimpulsion hostile que nous ressentons dans notre for intĂ©rieur. RĂ©sumons-nous impĂ©nĂ©trabilitĂ© Ă la reprĂ©sentation de notre propre mort, souhait de mort Ă lâadresse de lâĂ©tranger et de lâennemi, ambivalence Ă lâĂ©gard de la personne aimĂ©e tels sont les traits communs Ă lâhomme primitif et Ă notre inconscient. Combien est grande la distance qui sĂ©pare cette attitude primitive Ă lâĂ©gard de la mort et celle que nous imposent les conventions de notre vie civilisĂ©e ! Il est facile de dĂ©finir la maniĂšre dont la guerre retentit sur cette double attitude. Elle emporte les couches dâalluvions dĂ©posĂ©es par la civilisation et ne laisse subsister en nous que lâhomme primitif. Elle nous impose de nouveau une attitude de hĂ©ros ne croyant pas Ă la possibilitĂ© de leur propre mort; elle nous montre dans les Ă©trangers des ennemis quâil faut supprimer ou dont il faut souhaiter la mort ; elle nous recommande de garder notre calme et notre sang-froid en prĂ©sence de la mort de personnes aimĂ©es. Mais les guerres elles-mĂȘmes ne se laissent pas supprimer. Il y aura des guerres, tant quâil y aura des diffĂ©rences tranchĂ©es entre les conditions dâexisÂŹtence des peuples et tant quâils Ă©prouveront les uns envers les autres une aversion aussi profonde. La question qui se pose dans ces conditions est celle-ci Ă©tant donnĂ© que les guerres sont Ă peu prĂšs inĂ©vitables, ne ferions-nous pas bien de nous incliner devant cette situation et de nous y adapter? Ne ferions-nous pas bien de convenir que notre attitude Ă lâĂ©gard de la mort, telle quâelle dĂ©coule de notre vie civilisĂ©e, nous dĂ©passe au point de vue psychologique et quâil serait prĂ©fĂ©rable pour nous de faire abstraction de cette attitude et de nous incliner devant la vĂ©ritĂ©? Ne ferions-nous pas bien dâassigner Ă la mort, dans la rĂ©alitĂ© et dans nos idĂ©es, la place qui lui convient et de prĂȘter une attention un peu plus grande Ă notre attitude inconsciente Ă lâĂ©gard de la mort, Ă celle que nous nous sommes touÂŹjours si soigneusement appliquĂ©s Ă rĂ©primer ? Ce ne serait pas un progrĂšs que nous accomplirions ainsi, mais bien plutĂŽt, sous certains rapports du moins, une rĂ©gression, mais en nous rĂ©signant Ă celle-ci,nous aurions lâavanÂŹtage dâĂȘtre sincĂšres avec nous-mĂȘmes et de nous rendre de nouveau la vie supportable. En effet, rendre la vie supportable est le premier devoir du viÂŹvant. Lâillusion perd toute sa valeur, lorsquâelle est en opposition avec ce devoir. Rappelons-nous le vieil adage si vis pacem, para bellum. Si tu veux maintenir la paix, sois toujours prĂȘt Ă la guerre. Il serait temps de modifier cet adage et de dire si vis vitam, para mortem. Si tu veux pouvoir supporter la vie, soit prĂȘt Ă accepter la mort. Freud, ConsidĂ©rations actuelles ________________________________________________________________________ Salomon Reinach, De lâorigine et de lâessence des tabous », Cultes, mythes et religions, Tome II, Ăd. Ernest Leroux, Paris, 1906, pp. 18-22. De lâorigine et de lâessence des tabous [1]En thĂ©orie, lâactivitĂ© de lâhomme nâa dâautres limites que celles de sa force physique. Il peut manger tout ce qui lui tombe sous la dent, tuer tout ce qui lui tombe sous la main, pourvu quâil soit le plus fort. PoussĂ© par ses besoins et ses passions, il ne sâarrĂȘtera que devant une puissance supĂ©rieure Ă la sienne ; son Ă©nergie nâest contenue et rĂ©primĂ©e que du dehors. Mais cet Ă©tat dâindĂ©pendance absolue est purement thĂ©orique. Dans la pratique, et aussi loin que nous remontions dans le cours des Ăąges, lâhomme subit, Ă cĂŽtĂ© des contraintes extĂ©rieures, une contrainte intĂ©rieure. Il nâĂ©prouve pas seulement des rĂ©sistances, mais il sâen crĂ©e Ă lui-mĂȘme, sous la forme de craintes ou de scrupules. Ces craintes et ces scrupules ont pris, avec le temps, des noms diffĂ©rents ce sont les lois morales, les lois politiques, les lois religieuses. Aujourdâhui, ces trois sortes de lois subsistent et exercent leur action restrictive sur lâĂ©nergie humaine ; elles existaient de mĂȘme chez les sauvages des temps les plus reculĂ©s, mais Ă lâĂ©tat confus et, pour ainsi dire, indivis. Les notions mĂȘmes de morale, de religion, de politique, telles du moins que nous les entendons Ă cette heure, nâexistaient pas ; mais lâhomme subissait et acceptait de nombreuses contraintes, dont lâensemble constitue ce quâon appelle le systĂšme des tabous. La formule gĂ©nĂ©rale du tabou est Ne fais pas ceci, ne touche pas Ă cela » ; câest le donât anglais de la civilitĂ© puĂ©rile et honnĂȘte. Le tabou, de quelque nature quâil soit, a cela de particulier quâil impose une limite Ă lâactivitĂ© de lâhomme. Ce sentier est tabou ? nây marche pas. Ce fruit est tabou ? ne le mange pas. Ce champ est tabou tel jour ? nây travaille pas. Ainsi, Ă la diffĂ©rence des lois religieuses, civiles ou morales, la loi du tabou ne prescrit jamais lâaction, mais lâabstention ; câest un frein, ce nâest pas un stimulant. Jâai dit que ce frein consistait en craintes et en scrupules. On ne voit pas, en effet, si lâon excepte la force brutale opposĂ©e Ă la force, ce qui a pu contenir lâĂ©nergie de lâhomme en dehors de la crainte, sentiment qui engendre le scrupule. Or, le sauvage ne craint pas seulement la dent des fauves, la morsure des serpents il craint aussi, il craint surtout la maladie et la mort, chĂątiments quâinfligent les gĂ©nies irritĂ©s dont son imagination peuple le monde. Ătre social par excellence, lâhomme se figure, Ă tous les Ă©tages de la civilisation, que le monde extĂ©rieur forme comme une sociĂ©tĂ© avec lui et, par une gĂ©nĂ©ralisation naturelle, il projette au-dehors et multiplie Ă lâinfini le principe spirituel dont il se sent animĂ©. Avant dâavoir de la divinitĂ© une notion prĂ©cise et consĂ©quente avec elle-mĂȘme, il se sent entourĂ© de dieux, il les craint et cherche Ă vivre en paix avec eux. La cause gĂ©nĂ©rale des tabous est donc la crainte du danger.âŠSâil nây avait pas eu de tabous, lâhomme sauvage, encore inaccessible aux conseils de la raison et de la prĂ©voyance, aurait ravagĂ© et dĂ©vastĂ© la terre les tabous lui enseignĂšrent la contrainte et la modĂ©ration. Mais sâil nây avait pas eu un correctif aux tabous, lâhomme sauvage, encore inaccessible Ă la critique et Ă©pris du merveilleux, aurait tellement enchaĂźnĂ© sa vie, par crainte de la perdre, que toute activitĂ© civilisatrice eĂ»t Ă©tĂ© impossible. » ___________________________________________________________________________ Je prends le premier ensemble de questions Pensez-Âvous enseigner lâoral ? Quelles difficultĂ©s rencontrez?vous ? Rencontrez-vous des rĂ©sistances ? Vous heurtez?vous Ă la passivitĂ© des Ă©lĂšves ?⊠ImmĂ©diatement, jâai envie de demander Enseigner lâoral ? Mais quel oral ? II y a un implicite comme dans tout discours oral ou mĂȘme Ă©crit. Il y a un ensemble de prĂ©supposĂ©s que chacun apporte en posant cette question. Ătant donnĂ© que les structures mentales sont des structures sociales intĂ©riorisĂ©es, on a toutes chances dâintroduire, dans lâopposition entre lâĂ©crit et lâoral, une opposition tout Ă fait classique entre le distinguĂ© et le vulgaire, le savant et le populaire, en sorte que lâoral a de fortes chances dâĂȘtre assorti de toute une aura populiste. Enseigner lâoral, ce serait ainsi enseigner ce lange qui sâenseigne dans la rue, ce qui dĂ©jĂ conduit Ă un paradoxe. Autrement dit, est?ce que la question de la nature mĂȘme de la langue enseignĂ©e ne fait pas question ? Ou alors, est?ce que cet oral quâon veut enseigner nâest pas tout simplement quelque chose qui sâenseigne dĂ©jĂ , et cela trĂšs inĂ©galeÂment, selon les institutions scolaires ? On sait par exemple que les diffĂ©rentes instances de lâenseignement supĂ©rieur enseignent trĂšs inĂ©galement lâoral. Les insÂtances qui prĂ©parent Ă la politique comme Sciences Po, lâENA, enseignent beaucoup plus lâoral et lui accordent une importance beaucoup plus grande dans la notation que lâenseignement qui prĂ©pare soit Ă lâenseignement, soit Ă la technique. Par exemple, Ă Polytechnique, on fait des rĂ©sumĂ©s, Ă lâENA, on fait ce que lâon appelle un grand oral» qui est tout Ă fait une conversation de salon, demandant un certain type de rapport su langage, un certain type de culture. Dire enseigner lâoral» sans plus, cela nâa rien de nouveau, cela se fait dĂ©jĂ beaucoup. Cet oral peut donc ĂȘtre lâoral de la conversation monÂdaine, ce peut ĂȘtre lâoral du colloque international, etc. Donc se demander enseigner lâoral ?», quel oral enseigner ?», cela ne suffit pas. Il faut se demander aussi qui va dĂ©finir quel oral enseigner. Une des lois de la socio?linguistique est que le langage employĂ© dans une situation particuliĂšre dĂ©pend non seulement, comme le croit la linguistique interne, de la compĂ©tence du locuteur au sens chomskyen du terme, mais aussi de ce que jâappelle le marchĂ© linguistique. Le discours que nous produisons, selon le modĂšle que je propose, est une rĂ©sultante» de la compĂ©tence du locuteur et du marchĂ© sur lequel passe son discours; le discours dĂ©pend pour une part quâil faudrait apprĂ©cier plus rigoureusement des conditions de rĂ©ception. Toute situation linguistique fonctionne donc comme un marchĂ© sur lequel le locuteur place ses produits et le produit quâil produit pour ce marchĂ© dĂ©pend de lâanticiÂpation quâil a des prix que vont recevoir ses produits. Sur le marchĂ© scolaire, que nous le voulions ou non, nous arrivons avec une anticipation des profits et des sancÂtions que nous recevrons. Un des grands mystĂšres que la socio?linguistique doit rĂ©soudre, câest cette espĂšce de sens de lâacceptabilitĂ©. Nous nâapprenons jamais le langage sans apprendre, en mĂȘme temps, les conditions dâacceptabilitĂ© de ce langage. Câest?Ă ?dire quâapprendre un langage, câest apprendre en mĂȘme temps que ce langage sera payant dans telle ou telle situation. Nous apprenons insĂ©parablement Ă parler et Ă Ă©valuer par anticipation le prix que recevra notre langage; sur le marchĂ© scolaire ?et en cela le marchĂ© scolaire offre une situation idĂ©ale Ă lâanalyse? ce prix câest la note, la note qui implique trĂšs souvent un prix matĂ©riel si vous nâavez pas une bonne note Ă votre rĂ©sumĂ© de concours de Polytechnique, vous serez administrateur Ă lâINSEE et vous gagnerez trois fois moinsâŠ. Donc, toute situation linguistique fonctionne comme un marchĂ© dans lequel quelque chose sâĂ©change. Ces choses sont bien sĂ»r des mots, mais ces mots ne sont pas seulement faits pour ĂȘtre compris; le rapport de communication nâest pas un simple rapport de communication, câest aussi un rapport Ă©conomique oĂč se joue la valeur de celui qui parle a?t?il bien ou mal parlĂ© ? Est?il brillant ou non ? Peut?on lâĂ©pouser ou non ? ⊠Les Ă©lĂšves qui arrivent sur le marchĂ© scolaire ont une anticipation des chances de rĂ©compense ou des sanctions promises Ă tel ou tel type de langage. Autrement dit, la situation scolaire en tant que situation linguistique dâun type particulier exerce une formidable censure sur tous ceux qui anticipent en connaissance de cause les chances de profit et de perte quâils ont, Ă©tant donnĂ© la compĂ©Âtence linguistique dont ils disposent. Et le silence de certains nâest que de lâintĂ©rĂȘt bien compris. Un des problĂšmes qui est posĂ© par ce questionnaire est celui de savoir qui gouverne la situation linguistique scolaire. Est?ce que le professeur est maĂźtre Ă bord ? Est?ce quâil a vraiment lâinitiative dans la dĂ©finition de lâacceptabilitĂ© ? Est?ce quâil a la maĂźtrise des lois du marchĂ© ? Toutes les contradictions que vont rencontrer les gens qui sâembarquent dans lâexpĂ©rience de lâenseignement de lâoral dĂ©coulent de la proposition suivante la libertĂ© du professeur, sâagissant de dĂ©finir les lois du marchĂ© spĂ©ciÂfique de sa classe, est limitĂ©e, parce quâil ne crĂ©era jamais quâun empire dans un empire», un sous?espace dans lequel les lois du marchĂ© dominant sont suspendues. Avant dâaller plus loin, il faut rappeler le caractĂšre trĂšs particulier du marchĂ© scolaire il est dominĂ© par les exiÂgences impĂ©ratives du professeur de français qui est lĂ©gitimĂ© Ă enseigner ce qui ne devrait pas sâenseigner si tout le monde avait des chances Ă©gales dâavoir cette capaÂcitĂ© et qui a le droit de correction su double sens du terme la correction linguistique le langage chĂątié» est le produit de la correction. Le professeur est une sorte de juge pour enfants en matiĂšre linguistique il a droit de correction et de sanction sur le langage de ses Ă©lĂšves. Imaginons, par exemple, un professeur populiste qui refuse ce droit de correction et qui dit Qui veut la parole la prenne; le plus beau des langages, câest le lanÂgage des faubourgs». En fait, ce professeur, quelles que soient ses intentions, reste dans un espace qui nâobĂ©it pas normalement Ă cette logique, parce quâil y a de fortes chances quâĂ cĂŽtĂ© il y ait un professeur qui exige la rigueur, la correction, lâorthographe⊠Mais supposons mĂȘme que tout un Ă©tablissement scolaire soit transÂformĂ©, les anticipations des chances que les Ă©lĂšves apportent sur le marchĂ© les entraĂźneront Ă exercer une censure anticipĂ©e, et il faudra un temps considĂ©rable pour quâils abdiquent leur correction et leur hyperÂcorrection qui apparaissent dans toutes les situations linguistiquement, câest?Ă ?dire socialement, dissymĂ©Âtriques et en particulier dans la situation dâenquĂȘte. Tout le travail de Labov nâa Ă©tĂ© possible quâau prix dâune foule de ruses visant Ă dĂ©truire lâartefact linguistique que produit le seul fait de la mise en relation dâun compĂ©Âtent» et dâun incompĂ©tent», dâun locuteur autorisĂ© avec un locuteur qui ne se sent pas autorisĂ©; de mĂȘme, tout le travail que nous avons fait en matiĂšre de culture, a consistĂ© Ă essayer de surmonter lâeffet dâimposition de lĂ©gitimitĂ© que rĂ©alise le fait seul de poser des questions sur la culture. Poser des questions sur la culture dans une situation dâenquĂȘte qui ressemble Ă une situation scolaire Ă des gens qui ne se pensent pas cultivĂ©s, exclut de leur discours ce qui les intĂ©resse vraiment; ils cherchent alors tout ce qui peut ressembler Ă de la culture; ainsi quand on demande Aimez?vous la musique ?», on nâentend jamais Jâaime Dalida» mais on entend Jâaime les valses de Strauss», parce que câest, dans la compĂ©tence populaire, ce qui ressemble le plus Ă lâidĂ©e quâon se fait de ce quâaiment les bourgeois. Dans toutes les circonstances rĂ©volutionnaires, les popuÂlistes se sont toujours heurtĂ©s Ă cette sorte de revanche des lois du marchĂ© qui semblent ne jamais sâaffirmer autant que quand on pense les transgresser. Pour revenir Ă ce qui Ă©tait le point de dĂ©part de cette digression Qui dĂ©finit lâacceptabilitĂ© ? » [Bourdieu, Extrait de Ce que parler veut dire,]
celui qui aime a déjà franchi la mort paroles