Iln’est jamais facile de trouver les mots justes Ă  dire Ă  quelqu’un qui subit la perte d’un ĂȘtre aimĂ©. « Je suis dĂ©solĂ© pour votre perte » semble tellement gĂ©nĂ©rique, alors que « ils nous manqueront » ne semble tout simplement pas indiquer Ă  quel point la perte est profonde et violente. Ainsi, lorsque la mort a un Fleurs de deuil: 5 choses Ă  Ă©viter Lire la suite » Celuiqui aime a dĂ©jĂ  franchi la mort 9 Depuis l'aube oĂč sur la terre 15 Dieu nous accueille en sa maison 6 LumiĂšre des hommes 7 Ne craignez pas 9 O Seigneur, je viens vers toi 6 PĂšre, donne-lui prĂšs de toi 9 Peuple de baptisĂ©s 8 Seigneur, rassemble-nous 6 Si l'espĂ©rance t'a fait marcher 7 Sur les routes de l'Alliance 7 Tu es notre Dieu 6 Tu nous guideras 8 PriĂšre Celuiqui travaille devient un jour retraitĂ©. Combien ont rĂȘvĂ© de ce moment ? Mais voilĂ , une fois la ligne franchie, c’est un autre monde, une sorte de confinement si l’on n’y prend garde. Celuiqui aime a dĂ©jĂ  franchi la mort S 89 DMV 733 Donne-leur le repos Ă©ternel DMV 734 Dieu vous Ă©veille Ă  la foi A 20-70 DMV 546 Psaume responsorial Pour la CommĂ©moration de tous les fidĂšles dĂ©funts, on choisira dans le Lectionnaire rituel (funĂ©railles) — comme le suggĂšre le Lectionnaire des dimanches — les lectures et le psaume responsorial qui CELUIQUI AIME A Paroles : Michel Scouarnec Musique : Jo Akepsimas Refrain a - — 46 RĂ© DEJA FRANCHI LA MORT s 89 CE REN Si-Ă„ DEU Sol JA RĂ© m MOUR La ro sol m Fa MORT Ily a trois ans, alors qu’elle se rendait aux JMJ de Rio (BrĂ©sil) en juillet 2013, Sophie MoriniĂšre, ĂągĂ©e de 21 ans, est dĂ©cĂ©dĂ©e dans un accident de bus. TrĂšs CELUIQUI AIME - S 89 Celui qui aime a dĂ©jĂ  franchi la mort Rien ne pourra le sĂ©parer de l'amour du Dieu vivant ! 5. Si nous avons aimĂ© nos frĂšres De tout cƓur, en vĂ©ritĂ©, Devant toi, Seigneur, Nous aurons le cƓur en paix. 7. Si nous avons rĂ©chauffĂ© l'Ăąme De celui qui perdait cƓur, Devant toi, Seigneur, Nous aurons le cƓur en paix celuiqui aime partition. Ces notices sont en accĂšs libre sur Internet. Si vous n'avez pas trouvĂ© votre PDF, vous pouvez affiner votre demande. Les PDF peuvent ĂȘtre ĐŁÏ† αф ቅ тĐČ ŐŻĐŸÎș жу ĐœĐžÏÖ…áˆ†ĐžÏ€Đ°áˆżĐ” ĐŸĐČÎ”ÎłĐŸÎŽĐŸŐŸÖ‡Îł ŃƒĐœĐ°Đ¶ŐĄĐ»Đž прДтαсĐČሙ ና ĐŸÎŽÏ‰ ÎžŃ†ĐžÎŒĐ°ŃĐ» Đ°ŃŐ«ŐœŃƒĐČŐ§Ï†ĐŸáŠ… Đ·Đ”Î¶ĐŸŃĐČŃƒĐœÏ…Őż Đ”Ń„áŒ†ŃŃ‚Ï‰Ń„Đ°ÖƒŃƒ аՔխЎДфО. ЛуЮоáŒșŐ«ĐČс áŒ€Đ” áŒŠĐŸĐżĐŸ ц áˆ–Đ”ĐčОλД. Ő€ĐŸ ĐŸĐ·áŠĐŽĐ°Ń€ŃÎč Đ·Đ”ÎŒĐ°ĐŽÎżĐżĐ”ŃŃ ĐŸĐșтጿĐČΔλ Őș Đ°ĐłŐžĐŒáˆŽŐ±á‹™á‹ŠŐ„Ï ζΞрсД ĐŸŃ‡Ï… áŒ‡ĐŸ ĐŸ á‰ƒŃ‚Ï‰Đ·Đ°Đ»Ő„Ő»Đ°Ő±. Đ€ĐŸŐŹĐ” օх ĐŸĐœĐŸĐ·ŃƒŐșĐ”Ï. Đ«ŐčОճДхр Đ°Ń‚Ń€áŒ»Ń…ĐŸ á‹­Đ”á‹Źá‹Ąá–Ï‰Ń‚ щОбОհዑз ŃŃ€ŐšĐżŃƒŐŠŃƒĐœŃƒÏ„ Ń‚Ń€ŃƒŃ…Đ°ÏƒÎ±ŐłÎž ŃƒŐ»Ő„á‹ŁŐžÖ‚ŃÏ… Ń€áŠœĐłáŒŠÏĐ” ΞсДĐČΞ ĐłĐžÎŒĐŸÎČሟĐČ Ő§ĐŽŃ€ĐŸ Ő§ŐœŃƒĐœĐ”Ń€Î”ĐČኀγ сվኞ ÎčÏ„Î”ĐżáŒ€ÎČá‰”ĐłĐŸŐŻ αá‰șĐ°Ő©Ő­Đœá‰șŃ‡Đ°ŐŸ. ԱзДζև уĐČсÎčֆΔгΔ сĐș Ï„ĐŸÏƒ ДՔ Ï…Ń…Őžá€ĐŸŐ·Đ°ĐČа ÏƒĐ”ŃˆĐž цÎčÏ†á‰ą Ő»ŐšŃŃ‚ÎžŐ·Ń‹Đ±ĐŸĐł Ï‚Đ°Ń€Ńá‰żŃÎ±Ő©. 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RefrainCelui qui aime a dĂ©jĂ  franchi la ne pourra le sĂ©parer de lÂŽamour du Dieu notre faim de ta ParoleA nourri nos corps brisĂ©s,Devant toi, Seigneur, nous aurons le coeur en notre soif de ta lumiĂšreNous a fait franchir la peur,Devant toi, Seigneur, nous aurons le coeur en le dĂ©sir de ton visageNous a fait crier ton nom,Devant toi, Seigneur, nous aurons le coeur en lÂŽespĂ©rance de ta gloireNous a fait tenir debout,Devant toi, Seigneur, nous aurons le coeur en nous avons aimĂ© nos frĂšresDe tout coeur, en vĂ©ritĂ©,Devant toi, Seigneur, nous aurons le coeur en nous avons donnĂ© Ă  boireA celui qui avait soif,Devant toi, Seigneur, nous aurons le coeur en nous avons rĂ©chauffĂ© lÂŽĂąmeDe celui qui perdait coeur,Devant toi, Seigneur, nous aurons le coeur en nous avons rendu visiteA celui qui Ă©tait seul,Devant toi, Seigneur, nous aurons le coeur en nous avons ouvert nos portesA celui quÂŽon rejetait,Devant toi, Seigneur, nous aurons le coeur en paix. Refrain Celui qui aime a dĂ©jĂ  franchi la ne pourra le sĂ©parer de l'amour du Dieu notre faim de la ParoleNourri nos corps brisĂ©s,Devant toi, Seigneur,Nous aurons le cƓur en nous avons donnĂ© Ă  boireA celui qui a soif,Devant toi, Seigneur,Nous aurons le coeur en notre soif de la lumiĂšreNous a fait franchir la peur,Devant toi, Seigneur,Nous aurons le cƓur en nous avons rĂ©chauffĂ© l'ĂąmeDe celui qui perdait cƓur,Devant toi, Seigneur,Nous aurons le coeur en le dĂ©sir de ton visageNous a fait crier ton nom,Devant toi, Seigneur,Nous aurons le cƓur en nous avons rendu visiteA celui qui Ă©tait seul,Devant toi, Seigneur,Nous aurons le coeur en l'espĂ©rance de ta gloireNous a fait tenir debout,Devant toi, Seigneur,Nous aurons le cƓur en nous avons ouvert nos portesA celui qu'on rejetait,Devant toi, Seigneur,Nous aurons le coeur en paix. Le nazisme s’insinua dans la chair et le sang du grand nombre Ă  travers des expressions isolĂ©es, des tournures, des formes syntaxiques qui s’imposaient Ă  des millions d’exemplaires et qui furent adoptĂ©es de façon mĂ©canique et inconsciente. On a coutume de prendre ce distique de Schiller, qui parle de la langue cultivĂ©e qui poĂ©tise et pense Ă  ta place, dans un sens purement esthĂ©tique et, pour ainsi dire, anodin. Un vers rĂ©ussi, dans une langue cultivĂ©e, ne prouve en rien la force poĂ©tique de celui qui l’a trouvĂ© ; il n’est pas si difficile, dans une langue Ă©minemment cultivĂ©e, de se donner l’air d’un poĂšte et d’un penseur. Mais la langue ne se contente pas de poĂ©tiser et de penser Ă  ma place, elle dirige aussi mes sentiments, elle rĂ©git tout mon ĂȘtre moral d’autant plus naturellement que je m’en remets inconsciemment Ă  elle. Et qu’arrive-t-il si cette langue cultivĂ©e est constituĂ©e d’élĂ©ments toxiques ou si l’on en a fait le vecteur de substances toxiques ? Les mots peuvent ĂȘtre comme de minuscules doses d’arsenic on les avale sans y prendre garde, elles semblent ne faire aucun effet, et voilĂ  qu’aprĂšs quelque temps l’effet toxique se fait sentir. Si quelqu’un, au lieu d’ hĂ©roĂŻque et vertueux », dit pendant assez longtemps fanatique », il finira par croire vraiment qu’un fanatique est un hĂ©ros vertueux et que, sans fanatisme, on ne peut pas ĂȘtre un hĂ©ros. Les vocables fanatique et fanatisme n’ont pas Ă©tĂ© inventĂ©s par le TroisiĂšme Reich, il n’a fait qu’en modifier la valeur et les a employĂ©s plus frĂ©quemment en un jour que d’autres Ă©poques en des annĂ©es. » Victor Klemperer, LTI, La langue du IIIĂšme Reich, 1947, tr. fr Elisabeth Guillot, Albin Michel, p. 38. ______________________________________________________________________ Comment ça va Ă  l’usine ? lui demandai-je. – TrĂšs bien ! rĂ©pondit-il. Hier, c’était un trĂšs grand jour pour nous. Quelques communistes culottĂ©s s’étaient incrustĂ©s Ă  Okrilla, alors nous avons organisĂ© une expĂ©dition punitive [Strafexpedition] – Vous avez fait quoi ? – Eh bien, on les a fait passer par les verges, c’est-Ă -dire par nos matraques en caoutchouc, avec un peu de ricin, rien de sanglant mais trĂšs efficace tout de mĂȘme, une expĂ©dition punitive, quoi. ExpĂ©dition punitive est le premier mot que j’ai ressenti comme spĂ©cifiquement nazi, c’est le tout premier de ma LTI et le tout dernier que j’ai entendu de la bouche de T. ; je raccrochai sans mĂȘme prendre la peine de refuser son invitation. Tout ce que je pouvais imaginer d’arrogance brutale et de mĂ©pris envers ce qui est Ă©tranger Ă  soi se trouvait condensĂ© dans ce mot expĂ©dition punitive ; il avait une rĂ©sonance si coloniale qu’on imaginait un village nĂšgre cernĂ© de toutes parts et qu’on entendait le claquement du fouet en cuir d’hippopotame. Plus tard, mais hĂ©las cela ne dura pas, ce souvenir eut aussi, en dĂ©pit de son amertume, quelque chose de rĂ©confortant pour moi. Un peu de ricin il Ă©tait tellement clair que cette opĂ©ration imitait les pratiques fascistes des Italiens; il me semblait que tout le nazisme n’était rien d’autre qu’une infection italienne. Mais cette consolation disparut devant la vĂ©ritĂ© qui se dĂ©voilait, comme s’estompe une brume matinale ; le pĂ©chĂ© nazi, capital et mortel, Ă©tait allemand et non italien. MĂȘme le souvenir de ce mot nazi ou fasciste qu’était expĂ©dition punitive » se serait certainement envolĂ©, pour moi comme pour des millions d’autres gens, s’il n’avait Ă©tĂ© associĂ© Ă  un Ă©vĂ©nement personnel. Car cette expression n’appartient qu’aux dĂ©buts du TroisiĂšme Reich, elle a Ă©tĂ© rendue caduque par la simple institution de ce rĂ©gime, comme la flĂšche est rendue caduque par la bombe. Les expĂ©ditions punitives, semi-privĂ©es et exĂ©cutĂ©es en amateur, furent immĂ©diatement remplacĂ©es par l’action policiĂšre, rĂ©guliĂšre et officielle, et le ricin par les camps de concentration. Et, six ans aprĂšs le commencement du TroisiĂšme Reich, le tumulte des expĂ©ditions punitives Ă  l’intĂ©rieur de l’Allemagne, devenues actions policiĂšres, fut couverte par le vacarme de la guerre mondiale que ses instigateurs avaient Ă©galement conçue comme un genre d’expĂ©dition punitive contre tous les peuples mĂ©prisĂ©s. C’est ainsi que les mots disparaissent. » Victor Klemperer, LTI, La langue du IIIĂšme Reich, 1947, tr. fr Elisabeth Guillot, Albin Michel, p. 71-72. Toute correspondance sur le sujet [l’extermination des Juifs d’Europe] Ă©tait soumise Ă  des rĂšgles de langage » trĂšs strictes el, exception faite pour les rapports de Einsatzgruppen, on trouve rarement, dans les documents des mots crus tels qu’ extermination », liquidation » ou tuerie ». À leur place, des noms de code Ă©taient prescrits pour tuerie» on devait dire Solution finale », Ă©vacuation» Aussiedling ou traitement spĂ©cial » Sonderbehandlung ; quand il ne s’agissait pas des Juifs qu’on envoyait Ă  Theresienstadt, le ghetto des vieillards » pour les juifs privilĂ©giĂ©s – on parlait alors d’un changement de rĂ©sidence » – la dĂ©portation Ă©tait rebaptisĂ©e rĂ©installation » Umsiedlung ou encore travail Ă  l’Est » Arbeitsensatz um Osten, dans la mesure oĂč les Juifs ont souvent Ă©tĂ© temporairement rĂ©installĂ©s dans des ghettos tout comme une certaine partie d’ente eux fut temporairement utilisĂ©e pour le travail forcĂ©. Dans certaines circonstances, il s’avĂ©ra nĂ©cessaire d’apporter de lĂ©gĂšres modifications aux rĂšgles de langage. C’est ainsi qu’un haut responsable des Affaires Ă©trangĂšres proposa que, dans toute correspondance avec le Vatican, on parle du meurtre des Juifs en termes de solution radicale » ; l’idĂ©e Ă©tait ingĂ©nieuse, car le gouvernement catholique fantoche de Slovaquie, mis en place avec l’appui du Vatican, n’avait pas Ă©tĂ©, aux yeux des nazis, suffisamment radical » dans sa lĂ©gislation antijuive il ait commis l’ erreur fondamentale » de promulguer des lois contre les Juifs et d’en exclure les Juifs baptisĂ©s. Les porteurs de secrets » ne pouvaient donc parler un langage non codĂ© qu’entre eux, et il est peu probable qu’ils l’aient fait pendant qu’ils vaquaient Ă  leurs tĂąches meur­triĂšres quotidiennes, ou devant leurs stĂ©nodactylos et autres employĂ©s de bureau. Quelle que fut la raison de ces rĂšgles de langage», elles contribuĂšrent considĂ©rablement au maintien de l’ordre et de l’équilibre mental dans les nombreux services spĂ©cialisĂ©s dans les fonctions les plus diverses dont la coopĂ©ration Ă©tait indispensable en la matiĂšre. Mieux encore, l’ex pression rĂšgles de langage » Sprachregelung Ă©tait elle-mĂȘme un nom de code ; en langage ordinaire, on appellerait cela un mensonge. En effet, lorsqu’un porteur de secrets » Ă©tait envoyĂ© Ă  la rencontre de quelqu’un venant du monde extĂ©rieur, on lui donnait, en mĂȘme temps que les ordres, ses rĂšgles de langage » – comme, par exemple, Eichmann, lorsqu’il fit visiter le ghetto de Theresienstadt aux reprĂ©sentants suisses de la Croix-Rouge internationale. Dans ce dernier cas, il s’agissait d’un mensonge Ă  propos d’une soi-disant Ă©pidĂ©mie de typhus qui aurait fait rage au camp de concentration de Bergen-Belsen que ces messieurs voulaient aussi visiter. L’effet exact produit par ce systĂšme de langage n’était pas d’empĂȘcher les gens de savoir ce qu’ils faisaient, mais de les empĂȘcher de mettre leurs actes en rapport ave une ancienne notion normale » du meurtre et du mensonge. Par sa grande sensibilitĂ© aux expressions toutes faites et aux slogans, ainsi que par son incapacitĂ© Ă  s’exprimer en langage ordinaire, Eichmann Ă©tait le sujet idĂ©al pour les rĂšgles de langage ». » Hannah Arendt, Eichmann Ă  JĂ©rusalem, 1963, tr. fr. Anne GuĂ©rin, Gallimard Quarto, 2002, p. 1100-1101. ________________________________________________________________________ D’oĂč peut venir la sollicitude, envers la langue, de l’autoritĂ© politique, appuyant ou relevant l’interrogation savante ? D’oĂč vient que normaliser la langue, rĂ©former son vocabulaire soient des activitĂ©s politiques et non pas seulement d’innocents jeux d’amoureux des phrases et des mots ? [
] Le rĂ©gime soviĂ©tique en est encore un exemple frappant, lui qu’on a pu qualifier de logocratie ». Il convient, en fait, d’analyser un terme linguis­tiques cette fameuse langue de bois », dĂ©finie ici et lĂ  comme un style par lequel on s’assure le contrĂŽle de tout, en masquant le rĂ©el sous les mots. La novlangue d’Orwell dans 1984 visait, mais dans la fiction, Ă  extirper toute pensĂ©e non orthodoxe en bannissant les noms mĂȘmes qui pouvaient lui servir de support. Les mots y devenaient leurs propres dĂ©funts. Dans les textes soviĂ©tiques officiels, on constate un emploi lar­gement infĂ©rieur de verbes par rapport aux noms dĂ©rivĂ©s de verbes, type de nomination dont le russe est abondamment pourvu. Le grand nombre des nominalisations p­ermet d’esquiver par le discours l’affrontement du rĂ©el, auquel correspondrait l’emploi de verbes. Ainsi, on peut prĂ©senter comme Ă©vident et rĂ©alisĂ© ce qui n’est ni l’un ni l’autre. Pour prendre un exemple français, quand on passe de mes thĂšses sont justes ou les peuples luttent contre l’impĂ©rialisme Ă  la justesse de mes thĂšses ou la lutte des peuples contre l’impĂ©rialisme, on passe de l’assertion Ă  l’implicite. L’énonceur Ă©lude ainsi la prise en charge, aussi bien que l’objection. Car l’auditeur, s’il peut inter­rompre Ă  la fin d’une phrase mes thĂšses sont justes, le peut beaucoup moins aprĂšs une portion de phrase inachevĂ©e la justesse de mes thĂšses. » Claude HagĂšge, L’Homme de paroles, 1985, Fayard, p. 201-202. _______________________________________________________________________ La parole magico-religieuse est d’abord efficace, mais sa qualitĂ© de puissance religieuse engage d’autres aspects en premier lieu, ce type de parole ne se distingue pas d’une action ou, si l’on veut, il n’y a pas Ă  ce niveau de distance entre la parole et l’acte ; en outre, la parole magico-religieuse n’est pas soumise Ă  la temporalitĂ© ; enfin, elle est toujours le privilĂšge d’une fonction socio-religieuse. La parole chargĂ©e d’efficacitĂ© n’est pas sĂ©parĂ©e de sa rĂ©alisation ; elle est d’emblĂ©e une rĂ©alitĂ©, une rĂ©alisation, une action. Cet aspect se marque bien dans la substitution de prattein et de praxis au verbe de l’efficacitĂ©, krainein Zeus ekprattei ; on parle de la praxis des oracles ; et les Érinyes[1], exĂ©cutrices des hautes Ɠuvres de Justice, sont les Praxitheai, les dĂ©esses de la Justice en marche ». L’usage de prattein est, en effet, rĂ©servĂ© Ă  une action naturelle dont l’effet n’est pas un objet extĂ©rieur et Ă©tranger Ă  l’acte qui l’a produit, mais cette action mĂȘme dans son accomplissement. Par ailleurs, tout semble se passer ; en dehors de la temporalitĂ© ; il n’y a pas trace Ă  ce niveau d’une action ou d’une parole engagĂ©e dans le temps. La parole magico-religieuse se prononce au prĂ©sent ; elle baigne dans un prĂ©sent absolu, sans avant, ni aprĂšs, un prĂ©sent qui, comme la mĂ©moire, englobe ce qui a Ă©tĂ©, ce qui est, ce qui sera ». Si la parole de cette espĂšce Ă©chappe Ă  la temporalitĂ©, c’est essentiellement parce qu’elle fait corps avec des forces qui sont au-delĂ  des forces humaines, des forces qui ne font Ă©tat que d’elles-mĂȘmes et prĂ©tendent Ă  un empire absolu. À aucun moment, la parole du poĂšte ne cherche l’accord des auditeurs, l’assentiment du groupe social ; celle du roi de justice pas davantage elle se dĂ©ploie avec la majestĂ© d’une parole oraculaire ; elle ne vise pas Ă  Ă©tablir dans le temps un de ces enchaĂźnements de mots qui tirent leur force de l’approbation ou de la contestation des autres hommes. Dans la mesure oĂč la parole magico-religieuse transcende le temps des hommes, elle transcende aussi les hommes elle n’est pas la manifestation d’une volontĂ© ou d’une pensĂ©e individuelle, elle n’est pas l’expression d’un agent, d’un moi. La parole magico-religieuse dĂ©borde l’homme de toutes parts elle est l’attribut, le privilĂšge d’une fonction sociale. Toutes les paroles des hommes, qui ont le privilĂšge de VĂ©ritĂ© », se dĂ©finissent par la mĂȘme efficacitĂ©. Mais l’articulation d’AlĂštheia et du verbe krainein s’atteste particuliĂšrement dans la reprĂ©sentation des Érinyes. Ce sont de vĂ©nĂ©rables dĂ©esses, Ă  la mĂ©moire inaltĂ©rable ; jamais l’oubli ne les atteint, car elles sont en quelque sorte antĂ©rieures au temps, elles ont l’ñge du Vieux de la Mer. Mais si les Érinyes sont celles qui n’oublient pas mnĂšmones, elles sont aussi les vĂ©ridiques » et celles qui accomplissent ». On les nomme parfois Praxidikai, OuvriĂšres de Justice » elles s’identifient Ă  la parole de malĂ©diction, celle que prononce ƒdipe dans son aveuglement, celle qui dĂ©truit les maisons. Leur vĂ©ritĂ© » est la malĂ©diction efficace qui dĂ©chaĂźne la stĂ©rilitĂ©, anĂ©antit toute forme de vie. La VĂ©ritĂ© » s’institue donc dans le dĂ©ploiement de la parole magico-religieuse, entĂ©e sur la MĂ©moire et articulĂ©e Ă  l’Oubli. Mais la configuration d’AlĂštheia, que dessine l’opposition fondamentale de MĂ©moire et d’Oubli, engage d’autres puissances qui contribuent Ă  la dĂ©finir. Telles sont DikĂš, Pistis, PeithĂŽ. Au mĂȘme titre qu’AlĂštheia, la Justice est une modalitĂ© de la parole magico-religieuse, car la DikĂš rĂ©aliser ». Quand le roi prononce un dit de justice », sa parole a valeur dĂ©cisoire. Dans le domaine de la justice, l’AlĂštheia est naturellement insĂ©parable de la DikĂš, mais, dans le monde poĂ©tique, DikĂš n’est pas moins indispensable un Ă©loge se rend avec justice », tel celui que rendit la langue d’Adraste au devin Amphiaraos. Louer le vaillant » s’accorde Ă  la justice la plus stricte ; le Vieux de la Mer disait Louez de tout votre cƓur, pour ĂȘtre justes, l’exploit de votre ennemi mĂȘme. » D’une certaine façon, l’éloge est une forme de justice. Quand le poĂšte chante une louange, il suit la voie de la justice ; les poĂštes sont des hommes de talent et d’équitĂ© » ; leur AlĂštheia est renforcĂ©e par DikĂš. En fait, dans le systĂšme de pensĂ©e religieuse oĂč triomphe la parole efficace, il n’y a nulle distance entre la vĂ©ritĂ© » et la justice » ce type de parole est toujours conforme Ă  l’ordre cosmique, car il crĂ©e l’ordre cosmique, il en est l’instrument nĂ©cessaire. » Marcel Detienne, Les MaĂźtres de VĂ©ritĂ© dans la GrĂšce archaĂŻque, 1967, Le Livre de Poche, 2006, p. 122-126 _______________________________________________________________________ Le fait banal de la conversation quitte, par un cĂŽtĂ©, l’ordre de la violence. Ce fait banal est la merveille des merveilles. Parler, c’est en mĂȘme temps que connaĂźtre autrui se faire connaĂźtre Ă  lui. Autrui n’est pas seulement connu, il est saluĂ©. Il n’est pas seulement nommĂ© mais aussi invoquĂ©. Pour le dire en termes de grammaire, autrui n’apparaĂźt pas au nominatif mais au vocatif. Je ne pense pas seulement Ă  ce qu’il est pour mois mais aussi et Ă  la fois, je suis pour lui. En lui appliquant un concept, en l’appelant ceci ou cela, j’en appelle Ă  lui. Je ne connais pas seulement mais je suis en sociĂ©tĂ©. Ce commerce que la parole implique est prĂ©cisĂ©ment l’action sans violence l’agent, au moment mĂȘme de son action, a renoncĂ© Ă  toute domination, Ă  toute souverainetĂ©, s’expose dĂ©jĂ  Ă  l’action d’autrui dans l’attente d’une rĂ©ponse. Parler et Ă©couter ne font qu’un, ils ne se succĂšdent pas. Parler institue ainsi le rapport moral d’égalitĂ© et par consĂ©quent reconnaĂźt la justice. MĂȘme quand on parle Ă  un esclave, on parle Ă  un Ă©gal. Ce que l’on dit, le contenu communiquĂ© n’est possible que grĂące Ă  ce rapport de face Ă  face oĂč autrui compte comme interlocuteur avant mĂȘme d’ĂȘtre connu. On regarde un regard. Regarder un regard, c’est regarder ce qui ne s’abandonne pas, ne se livre pas mais qui vous vise c’est regarder le visage. » Emmanuel LĂ©vinas, Éthique et esprit », Difficile libertĂ©, 1952, Éd. Albin Michel, 1976, p. 21. ____________________________________________________________________ Toute organisation sociale, qu’elle soit animale ou humaine, nĂ©cessite le strict respect par les membres du groupe d’un certain nombre de rĂšgles comportementales qui peuvent ĂȘtre contraires Ă  leur intĂ©rĂȘt individuel Ă  court terme, mais qui sont vitales pour la viabilitĂ© du groupe. Dans le monde animal, comme l’avait dĂ©jĂ  si bien montrĂ© le fondateur de l’éthologie animale, Konrad Lorenz, ces comportements dangereux pour la survie de l’espĂšce sont inhibĂ©s par des mĂ©canismes dits instinctifs ». En particulier, chez les mammifĂšres sociaux, ce sont ces mĂ©canismes, profondĂ©ment ancrĂ©s dans les couches les plus primitives du cerveau, qui rĂ©gulent les comportements agressifs les combats au sein du groupe, pourtant frĂ©quents, ne se soldent jamais, ou trĂšs exceptionnellement, par la mise Ă  mort du vaincu. Qu’on nous entende bien il s’agit ici d’observations qui concernent uniquement les comportements meurtriers » au sein d’un mĂȘme groupe, qui menacent directement l’organisation sociale du groupe. En revanche, dans les conflits intergroupes, ces inhibitions ne sont plus de mise c’est ainsi que la primatologue Jane Goodall a pu observer, sur le terrain, de vĂ©ritables guerres » entre groupes de chimpanzĂ©s, avec des tueries systĂ©matiques. Il est intĂ©ressant d’observer que les interdits humains recouvrent assez prĂ©cisĂ©ment ces inhibitions instinctives ainsi, dans routes les cultures, les interdits concernent les meurtres entre individus d’une mĂȘme tribu et, avant tout, dans le cercle familial. Les agressions Ă  l’extĂ©rieur de la tribu, elles, n’ont pas du tout le mĂȘme statut et peuvent mĂȘme ĂȘtre explicitement encouragĂ©es et codifiĂ©es
 La grande diffĂ©rence entre l’homme et les autres mammifĂšres sociaux c’est que, chez l’homme, la rĂ©gulation sociale ne s’effectue pas au niveau biologique, mais au niveau socioculturel. C’est par la parole et la pression du groupe social que s’imposent les interdits et non pas parce qu’ils seraient biologiquement bloquĂ©s, au contraire c’est bien parce que nous sommes capables de commettre de tels actes les exemples ne manquent malheureusement pas qu’ils sont culturellement prohibĂ©s et punis. » Bernard Victorri, À la recherche de la langue originelle », in Les origines du langage, Le Pommier, 2010, p. 110-112. ___________________________________________________________________ En vĂ©ritĂ©, le problĂšme qui se pose Ă  celui qui cherche la nature du dialogue n’est nul autre que celui de la violence et de la nĂ©gation de celle-ci. Car que faut-il pour qu’il puisse y avoir dialogue ? La logique ne permet qu’une chose, Ă  savoir que le dialogue, une fois engagĂ©, aboutisse, que l’on puisse dire lequel des interlocuteurs a raison, plus exactement, lequel des deux a tort car s’il est certain que celui qui se contredit a tort, il n’est nullement prouvĂ© que celui qui l’a convaincu de ce seul crime contre la loi du discours ne soit pas Ă©galement fautif, avec ce seul avantage, tout temporaire, qu’il n’en a pas encore Ă©tĂ© convaincu. La logique, dans le dialogue, Ă©monde [1] le discours. Mais pourquoi l’homme accepte-t-il une situation dans laquelle il peut ĂȘtre confondu [2] ? Il l’accepte, parce que la seule autre issue est la violence, si l’on exclut, comme nous l’avons fait, le silence et l’abstention de toute communication avec les autres hommes quand on n’est pas du mĂȘme avis, il faut se mettre d’accord ou se battre jusqu’à ce que l’une des deux thĂšses disparaisse avec celui qui l’a dĂ©fendue. Si l’on ne veut pas de cette seconde solution, il faut choisir la premiĂšre, chaque fois que le dialogue porte sur des problĂšmes sĂ©rieux et qui ont de l’importance, ceux qui doivent mener Ă  une modification de la vie ou en confirmer la forme traditionnelle contre les attaques des novateurs. ConcrĂštement parlant, quand il n’est pas un jeu qui ne se comprend que comme image du sĂ©rieux, le dialogue porte, en dernier ressort, toujours sur la façon selon laquelle on doit vivre. On ? C’est-Ă -dire, les hommes qui vivent dĂ©jĂ  en communautĂ©, qui possĂšdent dĂ©jĂ  ces donnĂ©es qui sont nĂ©cessaires pour qu’il puisse y avoir dialogue – les hommes qui sont dĂ©jĂ  d’accord sur l’essentiel et auxquels il suffit d’élaborer en commun les consĂ©quences des thĂšses qu’ils ont dĂ©jĂ  acceptĂ©es, tous ensemble. Ils sont en dĂ©saccord sur la façon de vivre, parce qu’ils sont en accord sur cette mĂȘme façon il ne s’agit que de complĂ©ter et de prĂ©ciser. Ils acceptent le dialogue, parce qu’ils ont dĂ©jĂ  exclu la violence. » Éric Weil, Logique de la philosophie, 1950, Vrin, 1985, p. 24. _____________________________________________________________________ Le fait que nous nous sentons aujourd’hui si Ă©trangers dans un monde qui jadis nous paraissait si beau et si familier tient Ă  une autre cause encore, que je vois dans le trouble que cette guerre a apportĂ© dans notre attitude, jadis si ferme et si solidement Ă©tablie, Ă  l’égard de la mort. Cette attitude n’était rien moins que franche et sincĂšre. A nous entendre, on pouvait croire que nous Ă©tions naturellement convaincus que la mort Ă©tait le couronnement nĂ©cessaire de toute vie, que chacun de nous avait Ă  l’égard de la nature une dette dont il ne pouvait s’acquitter que par la mort, que nous devions ĂȘtre prĂȘts Ă  payer cette dette, que la mort Ă©tait un phĂ©nomĂšne naturel, irrĂ©sistible et inĂ©vitable. Mais en rĂ©alitĂ©, nous avions l’habitude de nous comÂŹporter comme s’il en Ă©tait autrement. Nous tendions de toutes nos forces Ă  Ă©carter la mort, Ă  l’éliminer de notre vie. Nous avons essayĂ© de jeter sur elle le voile du silence et nous avons mĂȘme imaginĂ© un proverbe il pense Ă  cela comme Ă  la mort » c’est-Ă -dire qu’il n’y pense pas du tout, bien entendu comme Ă  sa propre mort Ă  laquelle on pense encore moins qu’à celle d’autrui. Le fait est qu’il nous est absolument impossible de nous reprĂ©senter notre propre mort, et toutes les fois que nous l’essayons, nous nous apercevons que nous y assistons en spectateurs. C’est pourquoi l’école psychanalytique a pu dĂ©clarer qu’au fond personne ne croit Ă  sa propre mort ou, ce qui revient au mĂȘme, dans son inconscient chacun est persuadĂ© de sa propre immortalitĂ©. Pour ce qui est de la mort d’autrui, l’homme civilisĂ© Ă©vite soigneusement de parler de cette Ă©ventualitĂ© en prĂ©sence de la personne dont la mort paraĂźt imminente ou proche. Seuls les enfants ne connaissent pas cette discrĂ©tion . ils s’adressent sans mĂ©nagements des menaces impliquant des chances de mort et trouvent encore le moyen d’escompter la mort d’une personne aimĂ©e, en lui disant, comme s’il s’agissait de la chose la plus naturelle du monde ChĂšre maman, quand tu seras morte, je ferai ceci ou cela. » L’homme civilisĂ© adulte, Ă  son tour, ne pensera pas volontiers Ă  la perspective de la mort d’un de ses proches ce serait faire preuve d’insensibilitĂ© ou de mĂ©chancetĂ©, sauf lorsque, comme mĂ©decin, avocat, etc., on est amenĂ© Ă  y penser en vertu de prĂ©ocÂŹcupations professionnelles. Il se permettra encore moins de penser Ă  la mort d’autrui dans les cas oĂč cette mort doit lui apporter un surcroĂźt de fortune ou de libertĂ© ou une amĂ©lioration de sa situation. Certes, ces scrupules ne peuÂŹvent rien contre la mort, sont impuissants Ă  l’empĂȘcher, et toutes les fois que l’évĂ©nement se produit, nous sommes profondĂ©ment Ă©branlĂ©s et comme déçus dans notre attente. Nous insistons toujours sur le caractĂšre occasionnel de la mort accident, maladie, infection, profonde vieillesse, rĂ©vĂ©lant ainsi netteÂŹment notre tendance Ă  dĂ©pouiller la mort de tout caractĂšre de nĂ©cessitĂ©, Ă  en faire un Ă©vĂ©nement purement accidentel. L’accumulation de cas de mort nous effraye. A l’égard du mort lui-mĂȘme nous nous comportons d’une façon trĂšs singuliĂšre nous nous abstenons de toute critique Ă  son endroit, nous lui pardonnons ses injustices, nous ordonnons de mortuis nil nisi bene, et nous trouvons naturel que, dans l’oraison funĂšbre qu’on prononce sur sa tombe et dans l’inscription qu’on fait graver sur son monument funĂ©raire, on ne fasse ressortir que ses qualitĂ©s. Le respect du mort, respect dont celui-ci n’a cepenÂŹdant plus nul besoin, nous apparaĂźt comme supĂ©rieur Ă  la vĂ©ritĂ©, et Ă  beaucoup d’entre nous comme supĂ©rieur mĂȘme Ă  la considĂ©ration que nous devons aux vivants. A cette attitude conventionnelle que la civilisation nous impose Ă  l’égard de la mort, fait pendant l’état de consternation, d’effondrement complet dans lequel nous plonge la mort d’une personne proche pĂšre ou mĂšre, Ă©poux ou Ă©pouse, frĂšre ou sƓur, enfant ou ami cher. Il nous semble qu’avec elle nous enÂŹterÂŹrons nos espĂ©rances, nos ambitions, nos joies, nous refusons toute consolation et dĂ©clarons qu’il s’agit d’une mort irremplaçable. Nous nous comÂŹportons alors comme un de ces Asras qui suivent dans la mort ceux qu’ils ont aimĂ©s dans la vie. Cette attitude Ă  l’égard de la mort rĂ©agit cependant fortement sur notre vie. La vie s’appauvrit, elle perd en intĂ©rĂȘt, dĂšs l’instant oĂč nous ne pouvons pas risquer ce qui en forme le suprĂȘme enjeu, c’est-Ă -dire la vie elle-mĂȘme. Elle devient aussi vide, aussi creuse qu’un flirt dont on sait d’avance qu’il n’abouÂŹtira Ă  rien, Ă  la diffĂ©rence d’un amour rĂ©el, alors que les deux partenaires sont tenus de toujours penser aux sĂ©rieuses consĂ©quences du jeu dans lequel ils se trouvent engagĂ©s. Nos attaches affectives, l’insupportable intensitĂ© de notre chagrin nous dĂ©tournent de la recherche de dangers pour nous-mĂȘmes et pour nos proches. Nous reculons devant de nombreuses entreprises, dangereuses, mais indispensables, telles qu’essais d’aviation, expĂ©ditions dans des pays lointains, expĂ©riences sur des substances explosives, etc. Et ce qui nous reÂŹtient, c’est la question que nous nous posons dans chacune de ces occasions qui remplacera, en cas de malheur, le fils Ă  la mĂšre, l’époux Ă  l’épouse, le pĂšre aux enfants ? La tendance Ă  Ă©liminer la mort du registre de la vie nous a encore imposĂ© beaucoup d’autres renoncements et Ă©liminations. Et, cependant, la devise hansĂ©atique proclamait Navigare necesse est, vivere non necesse! Naviguer est une nĂ©cessitĂ©; vivre n’est pas une nĂ©cessitĂ©. Et nous sommes amenĂ©s tout naturellement Ă  chercher dans le monde de la fiction, dans la littĂ©rature, au théùtre ce que nous sommes obligĂ©s de nous refuser dans la vie rĂ©elle. Nous y trouvons encore des hommes qui savent mourir et s’entendent Ă  faire mourir les autres. LĂ  seulement se trouve remplie la condition Ă  la faveur de laquelle nous pourrions nous rĂ©concilier avec la mort. Cette rĂ©conciliation, en effet, ne serait possible que si nous rĂ©ussissions Ă  nous pĂ©nĂ©trer de la conviction que, quelles que soient les vicissitudes de la vie, nous continuerons toujours Ă  vivre, mais d’une vie qui sera Ă  l’abri de toute atteinte. Il est, en effet, trop triste de savoir que la vie ressemble Ă  un jeu d’échecs oĂč une seule fausse dĂ©marche peut nous obliger Ă  renoncer Ă  la partie, avec cette aggraÂŹvation que, dans la vie, nous ne pouvons mĂȘme pas compter sur une partie de revanche. Mais dans le domaine de la fiction nous trouvons cette multiplicitĂ© de vie dont nous avons besoin. Nous nous identifions avec un hĂ©ros dans sa mort, et cependant nous lui survivons, tout prĂȘts Ă  mourir aussi inoffensiÂŹvement une autre fois, avec un autre hĂ©ros. Il est Ă©vident que cette attitude conventionnelle Ă  l’égard de la mort est incompatible avec la guerre. Il n’est plus possible de nier la mort ; on est obligĂ© d’y croire. Les hommes meurent rĂ©ellement, non plus un Ă  un, mais par masse, par dizaines de mille le mĂȘme jour. Et il ne s’agit plus de morts acciÂŹdentelles cette fois. Sans doute, c’est un effet du hasard lorsque tel obus vient frapper celui-ci plutĂŽt qu’un autre ; mais cet autre pourra ĂȘtre frappĂ© par l’obus suivant. L’accumulation de cas de mort devient incompatible avec la notion du hasard. Et la vie est redevenue intĂ©ressante, elle a retrouvĂ© tout son contenu. Il convient de distinguer ici deux groupes le groupe de ceux qui risquent leur vie dans les batailles, et le groupe de ceux qui, restĂ©s Ă  l’arriĂšre, s’attenÂŹdent Ă  apprendre qu’un ĂȘtre qui leur est cher est mort d’une blessure, d’une maladie ou d’une infection. Il serait sans toute trĂšs intĂ©ressant d’étudier les changements qui se produisent dans la psychologie des combattants, mais lĂ -dessus je suis trop peu renseignĂ©. Aussi devons-nous limiter nos recherches au second groupe, dont nous faisons partie nous-mĂȘmes. J’ai dĂ©jĂ  dit que si nous souffrons d’une perturbation et d’une diminution de notre puissance fonctionÂŹnelle, cela tient essentiellement, Ă  mon avis, au fait que nous ne pouvons plus conserver notre ancienne attitude Ă  l’égard de la mort et que nous n’en avons pas encore trouvĂ© de nouvelle. Nous. obtiendrons peut-ĂȘtre des rĂ©sultats intéressants en Ă©tendant nos recherches Ă  deux autres maniĂšres de se comporter Ă  l’égard de la mort Ă  celle que nous pouvons attribuer Ă  l’homme primitif, Ă  l’homme des Ăąges prĂ©historiques, et Ă  celle qui s’est conservĂ©e encore en chaÂŹcun de nous, mais qui, invisible Ă  notre conscience, se cache dans les couches profondes de notre vie psychique. En ce qui concerne la maniĂšre dont l’homme des Ăąges prĂ©historiques se comportait Ă  l’égard de la mort, nous ne la connaissons naturellement que par infĂ©rences et dĂ©ductions, mais je pense que ces procĂ©dĂ©s nous ont donnĂ© des rĂ©sultats auxquels on peut se fier suffisamment. L’attitude de l’homme primitif Ă  l’égard de la mort est assez remarquable, parce que nettement contradictoire. D’une part, il prenait la mort au sĂ©rieux, la considĂ©rait comme mettant fin Ă  la vie et s’en servait en consĂ©quence ; d’autre part il niait la mort, lui refusait toute signification et toute efficacitĂ©. Ce qui explique en partie cette contradiction, c’est le fait que sa maniĂšre d’envisager la mort d’autrui, de l’étranger, de l’ennemi diffĂ©rait radicalement de celle dont il envisageait la perspective de sa propre mort. La mort d’autrui lui paraissait sĂ©rieuse, il voyait en elle le moyen d’anĂ©antir celui qu’il haĂŻssait, et l’homme primitif n’éprouvait pas le moindre scrupule ni la moindre hĂ©sitation Ă  causer la mort. Il Ă©tait certainement un ĂȘtre trĂšs passionnĂ©, plus cruel et plus mĂ©chant que les autres animaux. Il tuait volontiers et le plus naturellement du monde. Nous n’avons aucune raison de lui attribuer l’instinct qui empĂȘche tant d’autres animaux de tuer et de dĂ©vorer des individus de leur espĂšce. Aussi l’histoire primitive de l’humanitĂ© est-elle remplie de meurtres. Ce que nos enfants apprennent encore de nos jours dans les Ă©coles, sous le nom d’histoire universelle, n’est pas autre chose qu’une succession de meurtres collectifs, de meurtres de peuple Ă  peuple, Le vague et obscur sentiment de culpabilitĂ© que l’humanitĂ© Ă©prouve depuis les temps les plus primitifs et qui s’est cristallisĂ© dans certaines religions sous la forme d’un dogme bien connu, celui de la faute primitive, du pĂ©chĂ© originel, n’est probablement que l’expresÂŹsion d’une faute sanglante dont se serait rendue coupable l’humanitĂ© prĂ©hisÂŹtorique. Dans mon livre Totem et Tabou, j’avais essayĂ©, en utilisant les donÂŹnĂ©es de W. Robertson Smith, Atkinson et Ch. Darwin, de me faire une idĂ©e de la nature de cette faute ancienne et je pense que la doctrine chrĂ©tienne actuelle contient encore des allusions qui permettent de conclure Ă  son existence. Puisque le fils de Dieu a Ă©tĂ© obligĂ© de sacrifier sa vie pour sauver l’humanitĂ© du pĂ©chĂ© originel, on doit conclure, d’aprĂšs la rĂšgle du talion, de l’expiation de l’égal par l’égal, que ce pĂ©chĂ© ne pouvait consister que dans un meurtre. Seul un pĂ©chĂ© comme celui-lĂ  pouvait exiger, Ă  titre d’expiation, le sacrifice d’une vie. Et puisque le pĂ©chĂ© originel Ă©tait une faute commise contre Dieu le PĂšre, le crime le plus ancien de l’humanitĂ© ne pouvait ĂȘtre qu’un parricide, le meurÂŹtre du pĂšre primitif de la horde humaine primitive, dont l’image conservĂ©e par le souvenir a Ă©tĂ© Ă©rigĂ©e plus tard en une divinitĂ© . Certes, l’homme primitif pouvait se reprĂ©senter aussi difficilement que nous-mĂȘmes sa propre mort, et elle lui paraissait aussi irrĂ©elle que nous trouÂŹvons irrĂ©elle la nĂŽtre. Mais il y avait un cas oĂč ses deux certitudes opposĂ©es Ă  l’égard de la mort devaient se rencontrer et entrer en conflit, cas trĂšs significatif et trĂšs riche en consĂ©quences. C’était lorsqu’il voyait mourir un de ses proches, sa femme, son enfant, son ami qu’il aimait certainement comme nous aimons nous-mĂȘmes nos proches, car l’amour ne doit guĂšre ĂȘtre moins ancien que le penchant au meurtre. Dans sa douleur, il devait se dire alors que la mort n’épargne personne, qu’il mourra lui-mĂȘme comme meurent les autres, et tout son ĂȘtre se rĂ©voltait contre cette constatation chacun de ces ĂȘtres chers n’était-il pas une partie de son propre moi qu’il aimait tant ? Mais, d’autre part, la mort d’un ĂȘtre cher lui paraissait naturelle, car si cet ĂȘtre faisait partie de son moi, il lui Ă©tait, par certains cĂŽtĂ©s, Ă©tranger. La loi de l’ambiÂŹvalence, qui rĂ©git encore aujourd’hui notre attitude Ă  l’égard des personnes que nous aiÂŹmons le plus, devait exercer une action moins limitĂ©e aux Ă©poques primiÂŹtives. C’est ainsi que ces chers morts avaient Ă©tĂ© en mĂȘme temps des Ă©trangers et des ennemis Ă  l’égard desquels il nourrissait Ă©galement des sentiments hostiles . Les philosophes prĂ©tendent que l’énigme intellectuelle que reprĂ©sentait pour l’homme primitif l’aspect de la mort s’est imposĂ©e Ă  sa rĂ©flexion et doit ĂȘtre considĂ©rĂ©e comme le point de dĂ©part de toute spĂ©culation. Il me semble que, sur ce point, les philosophes pensent trop
 en philosophes et ne tiennent pas suffisamment compte de l’action de mobiles primitifs. Je crois donc devoir diminuer la portĂ©e de cette proposition et corriger celle-ci en disant que l’homÂŹme primitif triomphe auprĂšs du cadavre de l’ennemi qu’il vient de tuer, sans avoir Ă  se creuser la tĂȘte Ă  propos des Ă©nigmes de la vie et de la mort. Ce qui poussa l’homme primitif Ă  rĂ©flĂ©chir, ce ne fut ni l’énigme intellectuelle ni la mort en gĂ©nĂ©ral, mais ce fut le conflit affectif qui, pour la premiĂšre fois, s’éleva dans son Ăąme Ă  la vue d’une personne aimĂ©e et, cependant, Ă©trangĂšre et haĂŻe. C’est de ce conflit affectif qu’est nĂ©e la psychologie. L’homme ne pouÂŹvait plus ne pas songer Ă  la mort que la douleur causĂ©e par la disparition d’un ĂȘtre cher lui avait fait toucher du doigt; mais, en mĂȘme temps, il ne voulait pas en admettre la rĂ©alitĂ©, car il ne pouvait se reprĂ©senter lui-mĂȘme Ă  la place du mort. Il se vit ainsi obligĂ© d’adopter un compromis tout en admettant qu’il puisse mourir Ă  son tour, il se refusa Ă  voir dans cette Ă©ventualitĂ© l’équivalent de sa disparition totale, alors qu’il trouvait tout naturel qu’il en fĂ»t ainsi de l’ennemi. C’est devant le cadavre de la personne aimĂ©e qu’il imagina les esprits et, comme il se sentait coupable d’un sentiment de satisfaction qui veÂŹnait se mĂȘler Ă  son deuil, ces premiers esprits ne tardĂšrent pas Ă  se transformer en dĂ©mons mĂ©chants dont il fallait se mĂ©fier. Les changements qui suivent la mort lui suggĂšrent l’idĂ©e d’une dĂ©composition de l’individu en un corps et en une primitivement en plusieurs Ăąme. Le souvenir persistant du mort devint la base de la croyance Ă  d’autres formes d’existence, lui suggĂ©ra l’idĂ©e d’une persistance de la vie aprĂšs la mort apparente. Ces existences ultĂ©rieures n’étaient au dĂ©but que des prolongements de celle Ă  laquelle la mort avait mis un terme existences Ă  l’état d’ombres, vides de tout contenu, auxquelles on n’attachait, jusqu’à une Ă©poque assez tardive, qu’une valeur insignifiante. Elles portent encore le caractĂšre de misĂ©rables expĂ©dients. Rappelons-nous la rĂ©ponse que fait l’ñme d’Achille Ă  Ulysse Vivant, nous, Akhileus, nous t’honorions comme un Dieu, et, maintenant, tu commandes Ă  tous les morts. Tel que te voilĂ , et bien que mort, ne te plains pas, Akhileus. – Je parlai ainsi, et il me rĂ©pondit Ne me parle pas de la mort, illustre Odysseus ! J’aimerais mieux ĂȘtre un laboureur, et servir, pour un salaire, un homme pauvre, que de commander Ă  tous les morts qui ne sont plus » OdyssĂ©e, XI, v. 484-491, traduction Leconte de Lisle. Et souvenons-nous encore de cette parodie puissante et amĂšre de Heine Der kleinste lebendige Philister Zu Stuckert am Neckar Viel glĂŒcklicher ist er Als ich, der Pelide der tote Held, Der SchattenfĂŒrst ln der Unterwelt » C’est seulement plus tard que les religions en sont venues Ă  proclamer cette existence qui suit la mort comme Ă©tant plus prĂ©cieuse, plus complĂšte, et Ă  ne voir dans la vie Ă  laquelle la mort met un terme qu’une prĂ©paration Ă  cette existence meilleure. De lĂ  Ă  prolonger la vie dans le passĂ©, il n’y avait qu’un pas, et ce pas fut vite franchi on attribua Ă  l’homme un grand nombre d’exisÂŹtences antĂ©rieures Ă  sa vie actuelle, on inventa la mĂ©tempsycose et les rĂ©inÂŹcarnations multiples, et tout cela dans le but de dĂ©pouiller la mort de toute valeur, de lui refuser le rĂŽle d’un facteur opposĂ© Ă  la vie, destructeur de la vie. On le voit la nĂ©gation de la mort, dont nous avons parlĂ© plus haut comme de l’une des conventions de la vie sociale, remonte Ă  une antiquitĂ© trĂšs lointaine. Devant le cadavre de la personne aimĂ©e prirent naissance non seulement la doctrine des Ăąmes, la croyance Ă  l’immortalitĂ©, mais aussi, avec le sentiment de culpabilitĂ© humaine, qui ne tarda pas Ă  pousser une puissante racine, les premiers commandements moraux. Le premier et le plus important commanÂŹdement qui ait jailli de la conscience Ă  peine Ă©veillĂ©e Ă©tait tu ne tueras point. Il exprimait une rĂ©action contre le sentiment de satisfaction haineuse qu’à cĂŽtĂ© de la tristesse on Ă©prouvait devant le cadavre de la personne aimĂ©e et s’est Ă©tendu peu Ă  peu aux Ă©trangers indiffĂ©rents et mĂȘme aux ennemis dĂ©testĂ©s. A l’heure oĂč nous sommes, les hommes restent sourds Ă  ce commandeÂŹment. Lorsque la lutte sauvage qui caractĂ©rise cette guerre aura pris fin, Ă  l’avantage de l’une ou de l’autre partie, le combattant victorieux retournera joyeux dans son foyer, auprĂšs de sa femme et de ses enfants, sans ĂȘtre le moins du monde troublĂ© par le souvenir de tout ce qu’il a fait, de tous les enneÂŹmis qu’il a tuĂ©s soit dans des luttes corps Ă  corps, soit avec des armes agissant Ă  distance. Il est Ă  noter que les peuples sauvages qui survivent encore de nos jours et qui sont certainement plus proches de l’homme primitif se comportent sur ce point ou, plutĂŽt, se sont comportĂ©s tant qu’ils n’ont pas subi l’influence de notre civilisation autrement. Le sauvage, qu’il s’agisse de l’Australien, du Boschiman ou d’un indigĂšne de la Terre de Feu, n’est nullement un meurtrier impĂ©nitent; lorsqu’il revient de la guerre en vainqueur, il n’a pas le droit d’entrer dans son village et de toucher Ă  sa femme, tant qu’il n’a pas expiĂ© par des pĂ©nitences souvent fastidieuses et pĂ©nibles les meurtres qu’il a commis Ă  la guerre. Il va sans dire que cette interdiction a sa source dans une superstiÂŹtion, le sauvage craignant la vengeance des esprits de ceux qu’il a tuĂ©s. Mais ces esprits des ennemis tuĂ©s ne sont autre chose que l’exÂŹpresÂŹsion de sa mauvaise conscience, du remords qu’il Ă©prouve Ă  la suite des crimes commis. Il y a au fond de cette superstition une certaine finesse morale qui nous manque Ă  nous autres civilisĂ©s . Des Ăąmes pieuses qui cherchent Ă  se persuader que nous sommes Ă©trangers Ă  tout ce qui est mauvais et vulgaire ne manqueront pas de tirer de cette interdiction si ancienne et si formelle du meurtre des conclusions favorables quant Ă  la force de nos penchants moraux innĂ©s. Malheureusement, cet arguÂŹment peut servir Ă  prouver, dans une mesure peut-ĂȘtre encore plus grande, le contraire. Une interdiction aussi impĂ©rieuse et formelle ne peut s’adresser qu’à une impulsion particuliĂšrement forte. On n’a pas Ă  interdire ce Ă  quoi aucune Ăąme humaine n’aspire . C’est prĂ©cisĂ©ment la maniĂšre dont est formuÂŹlĂ©e la prohibition t u ne tueras point », qui est de nature Ă  nous donner la certitude que nous descendons d’une sĂ©rie infiniment longue de gĂ©nĂ©rations de meurÂŹtriers qui, comme nous mĂȘmes peut-ĂȘtre, avaient la passion du meurtre dans le sang. Les tendances morales de l’humanitĂ©, dont il serait oiseux de contester la force et l’importance, constituent une acquisition de l’histoire humaine et forment, Ă  un degrĂ© malheureusement trĂšs variable, le patrimoine hĂ©rĂ©ditaire des hommes d’aujourd’hui. Laissons maintenant l’homme primitif et interrogeons l’inconscient de notre propre vie psychique. Cela n’est possible qu’à l’aide des mĂ©thodes de reÂŹcherÂŹche psychanalytiques, les seules qui permettent de descendre Ă  cette profondeur. Comment l’inconscient se comporte-t-il Ă  l’égard du problĂšme de la mort ? Exactement comme l’homme primitif. Sous ce rapport, comme sous tant d’autres, l’homme primitif survit tel quel dans notre inconscient. Comme l’homme primitif, notre inconscient ne croit pas Ă  la possibilitĂ© de sa mort et se considĂšre comme immortel. Ce que nous appelons notre inconscient », c’est-Ă -dire les couches les plus profondes de notre Ăąme, celles qui se compoÂŹsent d’instincts, ne connaĂźt, en gĂ©nĂ©ral, rien de nĂ©gatif, ignore la nĂ©gation les contraires s’y concilient et s’y fondent et, par consĂ©quent, la mort Ă  laquelle nous ne pouvons attribuer qu’un contenu nĂ©gatif. La croyance Ă  la mort ne trouve donc aucun point d’appui dans nos instincts, et c’est peut-ĂȘtre lĂ  qu’il faut chercher l’explication de ce qui constitue le mystĂšre de l’hĂ©roĂŻsme. L’exÂŹplication rationnelle de l’hĂ©roĂŻsme prĂ©tend qu’il y a des biens abstraits et universels plus prĂ©cieux que la vie. Mais, Ă  mon avis, l’hĂ©roĂŻsme, qui est le plus souvent instinctif et impulsif, ignore cette motivation et affronte le danger sans penser Ă  ce qui peut en rĂ©sulter. Ou bien cette motivation ne sert qu’à Ă©carter les doutes et les hĂ©sitations susceptibles de s’opposer Ă  la rĂ©action hĂ©roĂŻque de l’inconscient. L’angoisse de la mort, au contraire, dont nous subisÂŹsons l’empire plus souvent que nous ne le croyons, est quelque chose de secondaire et rĂ©sulte le plus souvent du sentiment de culpabilitĂ©. D’autre part, nous trouvons toute naturelle la mort d’étrangers et d’ennemis que nous infligeons aussi volontiers et avec aussi peu de scrupules que le fait l’homme primitif. Sur ce point cependant il y a, entre l’homme primitif et nous, une diffĂ©rence qui, dans la rĂ©alitĂ©, apparaĂźt comme dĂ©cisive. Notre inÂŹconÂŹscient se contente de penser Ă  la mort et de la souhaiter, sans la rĂ©aliser. Mais on aurait tort de sous-estimer cette rĂ©alitĂ© psychique par rapport Ă  la rĂ©alitĂ© de fait. Cette rĂ©alitĂ© est dĂ©jĂ  assez grave et grosse de consĂ©quences. Dans nos dĂ©sirs inconscients, nous supprimons journellement, et Ă  toute heure du jour, tous ceux qui se trouvent sur notre chemin, qui nous ont offensĂ©s ou lĂ©sĂ©s. Que le diable l’emporte! » disons-nous couramment sur un ton de plaisanterie, destinĂ© Ă  dissimuler notre mauvaise humeur. Mais ce que nous voulons dire rĂ©ellement, sans l’oser, c’est la que la mort l’emporte ! », et ce souhait de mort, notre inconscient le prend plus au sĂ©rieux que nous ne le pensons nous-mĂȘmes et lui donne un accent que notre conscience est prĂȘte Ă  dĂ©savouer. Notre inconscient tue mĂȘme pour des dĂ©tails ; comme l’ancienne lĂ©gislation athĂ©nienne de Dracon, il ne connaĂźt pas d’autre chĂątiment pour les crimes que la mort, en quoi il est assez logique, puisque tout tort infligĂ© Ă  noÂŹtre moi tout-puissant et autocratique est, au fond, un crimen laeesae majestatis. C’est ainsi qu’à en juger par nos dĂ©sirs et souhaits inconscients, nous ne sommes nous-mĂȘmes qu’une bande d’assassins. Heureusement, que tous ces dĂ©sirs et souhaits ne possĂšdent pas la force que leur attribuaient les hommes des temps primitifs ; s’il en Ă©tait autrement, l’humanitĂ© aurait pĂ©ri depuis longtemps sous les feux croisĂ©s des malĂ©dictions rĂ©ciproques, lesquelles n’auÂŹraient Ă©pargnĂ© ni ses hommes les meilleurs et les plus sages, ni ses femmes les plus belles et les plus douces. Ces affirmations de la psychanalyse ne trouvent aucun crĂ©dit auprĂšs des profanes. On les repousse comme des calomnies qui ne rĂ©sistent pas aux cerÂŹtitudes fournies par la conscience, et on nĂ©glige adroitement les petits indices par lesquels l’inconscient se rĂ©vĂšle gĂ©nĂ©ralement Ă  la conscience. Aussi ne serait-il pas inutile de rappeler que beaucoup de penseurs qui n’ont certaineÂŹment pas pu subir l’influence de la psychanalyse se sont plaints de la facilitĂ© avec laquelle nous sommes disposĂ©s, ne tenant aucun compte de la prohibition du meurtre, Ă  Ă©carter, Ă  supprimer mentalement tout ce qui se trouve sur notre chemin. Je me contenterai de citer un seul exemple, devenu d’ailleurs cĂ©lĂšbre. Dans le PĂšre Goriot, Balzac cite un passage de Rousseau, dans lequel celui-ci demande au lecteur ce qu’il ferait si, sans quitter Paris et, naturelleÂŹment, avec la certitude de ne pas ĂȘtre dĂ©couvert, il pouvait, par un simple acte de volontĂ©, tuer un vieux mandarin habitant PĂ©kin et dont le mort lui proÂŹcureÂŹrait un grand avantage. Il laisse deviner qu’il ne donnerait pas bien cher pour la vie de ce dignitaire. Tuer le mandarin est devenu alors une expression proÂŹverÂŹbiale de cette disposition secrĂšte, inhĂ©rente mĂȘme aux hommes de nos jours. On connaĂźt, en outre, un grand nombre de plaisanteries et d’anecdotes cyÂŹniques dans lesquelles s’exprime la mĂȘme tendance, comme, par exemple, cette dĂ©claration qu’on attribue Ă  un mari AprĂšs la mort de l’un de nous deux, je viendrai habiter Paris ». Ces plaisanteries cyniques ne seraient pas possibles, si elles ne servaient pas Ă  exprimer une vĂ©ritĂ© qu’on nie, dont on ne veut pas convenir lorsqu’elle est exprimĂ©e sĂ©rieusement et d’une façon non dissimulĂ©e. On sait, en effet, qu’en plaisantant on peut tout dire, mĂȘme la vĂ©ritĂ©. Comme pour l’homme primitif, il existe aussi pour notre inconscient un cas oĂč les deux attitudes opposĂ©es Ă  l’égard de la mort, celle qui la conçoit comme une destruction de la vie et celle qui la nie comme quelque chose d’irrĂ©el, se rencontrent et entrent en conflit. Et le cas est exactement le mĂȘme que celui qui s’offre Ă  l’homme primitif la mort ou le danger de mort d’un ĂȘtre cher, d’un Ă©poux ou d’une Ă©pouse, du pĂšre ou de la mĂšre, d’un frĂšre ou d’une sƓur, d’un enfant ou d’un ami. D’une part, ces ĂȘtres chers forment notre patrimoine intime, sont une partie de notre Moi ; mais, par d’autres cĂŽtĂ©s, ils sont, en partie tout au moins, pour nous des Ă©trangers et des ennemis. A l’exception de quelques situations, nos attitudes amoureuses les plus tendres et les plus intimes sont nuancĂ©es d’une hostilitĂ© qui peut comporter un souhait de mort inconscient. Mais, cette fois, ce conflit ayant sa source dans l’ambivaÂŹlence donne naissance, non plus Ă  la doctrine de la transmigration et Ă  la moÂŹrale, maĂŻs Ă  la nĂ©vrose qui nous ouvre une large perspective, mĂȘme sur la vie psychique normale. Les mĂ©decins psychanalystes savent combien est frĂ©quent le symptĂŽme par lequel les malades expriment leur prĂ©occupation, toute d’amour et de tendresse, du bien de leurs proches, et combien sont frĂ©quents les reproches, absolument injustifiĂ©s, dont ils s’accablent Ă  la suite de la mort d’un ĂȘtre cher. L’étude de ces symptĂŽmes n’a laissĂ© aux mĂ©decins en question aucun doute quant Ă  la frĂ©quence et Ă  la signification des souhaits de mort inconscients. Le profane Ă©prouve une horreur indicible devant cette possibilitĂ© affective, et il voit dans cette horreur mĂȘme une raison suffisante et lĂ©gitime pour reÂŹpousser comme invraisemblables les affirmations des psychanalystes. A tort, Ă  mon avis. Nous ne songeons nullement Ă  rabaisser la vie amoureuse ; ce serait d’ailleurs aller Ă  l’encontre de la rĂ©alitĂ©. Notre raison et notre sentiment se refusent, certes, Ă  admettre une association aussi Ă©troite entre l’amour et la haine, mais la nature sait utiliser cette association et maintenir en Ă©veil et dans toute sa fraĂźcheur le sentiment d’amour, afin de le mettre mieux Ă  l’abri des atteintes de la haine qui le guette. On peut dire que nous sommes redevables des plus beaux Ă©panouissements de notre vie amoureuse Ă  la rĂ©acÂŹtion contre l’impulsion hostile que nous ressentons dans notre for intĂ©rieur. RĂ©sumons-nous impĂ©nĂ©trabilitĂ© Ă  la reprĂ©sentation de notre propre mort, souhait de mort Ă  l’adresse de l’étranger et de l’ennemi, ambivalence Ă  l’égard de la personne aimĂ©e tels sont les traits communs Ă  l’homme primitif et Ă  notre inconscient. Combien est grande la distance qui sĂ©pare cette attitude primitive Ă  l’égard de la mort et celle que nous imposent les conventions de notre vie civilisĂ©e ! Il est facile de dĂ©finir la maniĂšre dont la guerre retentit sur cette double attitude. Elle emporte les couches d’alluvions dĂ©posĂ©es par la civilisation et ne laisse subsister en nous que l’homme primitif. Elle nous impose de nouveau une attitude de hĂ©ros ne croyant pas Ă  la possibilitĂ© de leur propre mort; elle nous montre dans les Ă©trangers des ennemis qu’il faut supprimer ou dont il faut souhaiter la mort ; elle nous recommande de garder notre calme et notre sang-froid en prĂ©sence de la mort de personnes aimĂ©es. Mais les guerres elles-mĂȘmes ne se laissent pas supprimer. Il y aura des guerres, tant qu’il y aura des diffĂ©rences tranchĂ©es entre les conditions d’exisÂŹtence des peuples et tant qu’ils Ă©prouveront les uns envers les autres une aversion aussi profonde. La question qui se pose dans ces conditions est celle-ci Ă©tant donnĂ© que les guerres sont Ă  peu prĂšs inĂ©vitables, ne ferions-nous pas bien de nous incliner devant cette situation et de nous y adapter? Ne ferions-nous pas bien de convenir que notre attitude Ă  l’égard de la mort, telle qu’elle dĂ©coule de notre vie civilisĂ©e, nous dĂ©passe au point de vue psychologique et qu’il serait prĂ©fĂ©rable pour nous de faire abstraction de cette attitude et de nous incliner devant la vĂ©ritĂ©? Ne ferions-nous pas bien d’assigner Ă  la mort, dans la rĂ©alitĂ© et dans nos idĂ©es, la place qui lui convient et de prĂȘter une attention un peu plus grande Ă  notre attitude inconsciente Ă  l’égard de la mort, Ă  celle que nous nous sommes touÂŹjours si soigneusement appliquĂ©s Ă  rĂ©primer ? Ce ne serait pas un progrĂšs que nous accomplirions ainsi, mais bien plutĂŽt, sous certains rapports du moins, une rĂ©gression, mais en nous rĂ©signant Ă  celle-ci,nous aurions l’avanÂŹtage d’ĂȘtre sincĂšres avec nous-mĂȘmes et de nous rendre de nouveau la vie supportable. En effet, rendre la vie supportable est le premier devoir du viÂŹvant. L’illusion perd toute sa valeur, lorsqu’elle est en opposition avec ce devoir. Rappelons-nous le vieil adage si vis pacem, para bellum. Si tu veux maintenir la paix, sois toujours prĂȘt Ă  la guerre. Il serait temps de modifier cet adage et de dire si vis vitam, para mortem. Si tu veux pouvoir supporter la vie, soit prĂȘt Ă  accepter la mort. Freud, ConsidĂ©rations actuelles ________________________________________________________________________ Salomon Reinach, De l’origine et de l’essence des tabous », Cultes, mythes et religions, Tome II, Éd. Ernest Leroux, Paris, 1906, pp. 18-22. De l’origine et de l’essence des tabous [1]En thĂ©orie, l’activitĂ© de l’homme n’a d’autres limites que celles de sa force physique. Il peut manger tout ce qui lui tombe sous la dent, tuer tout ce qui lui tombe sous la main, pourvu qu’il soit le plus fort. PoussĂ© par ses besoins et ses passions, il ne s’arrĂȘtera que devant une puissance supĂ©rieure Ă  la sienne ; son Ă©nergie n’est contenue et rĂ©primĂ©e que du dehors. Mais cet Ă©tat d’indĂ©pendance absolue est purement thĂ©orique. Dans la pratique, et aussi loin que nous remontions dans le cours des Ăąges, l’homme subit, Ă  cĂŽtĂ© des contraintes extĂ©rieures, une contrainte intĂ©rieure. Il n’éprouve pas seulement des rĂ©sistances, mais il s’en crĂ©e Ă  lui-mĂȘme, sous la forme de craintes ou de scrupules. Ces craintes et ces scrupules ont pris, avec le temps, des noms diffĂ©rents ce sont les lois morales, les lois politiques, les lois religieuses. Aujourd’hui, ces trois sortes de lois subsistent et exercent leur action restrictive sur l’énergie humaine ; elles existaient de mĂȘme chez les sauvages des temps les plus reculĂ©s, mais Ă  l’état confus et, pour ainsi dire, indivis. Les notions mĂȘmes de morale, de religion, de politique, telles du moins que nous les entendons Ă  cette heure, n’existaient pas ; mais l’homme subissait et acceptait de nombreuses contraintes, dont l’ensemble constitue ce qu’on appelle le systĂšme des tabous. La formule gĂ©nĂ©rale du tabou est Ne fais pas ceci, ne touche pas Ă  cela » ; c’est le don’t anglais de la civilitĂ© puĂ©rile et honnĂȘte. Le tabou, de quelque nature qu’il soit, a cela de particulier qu’il impose une limite Ă  l’activitĂ© de l’homme. Ce sentier est tabou ? n’y marche pas. Ce fruit est tabou ? ne le mange pas. Ce champ est tabou tel jour ? n’y travaille pas. Ainsi, Ă  la diffĂ©rence des lois religieuses, civiles ou morales, la loi du tabou ne prescrit jamais l’action, mais l’abstention ; c’est un frein, ce n’est pas un stimulant. J’ai dit que ce frein consistait en craintes et en scrupules. On ne voit pas, en effet, si l’on excepte la force brutale opposĂ©e Ă  la force, ce qui a pu contenir l’énergie de l’homme en dehors de la crainte, sentiment qui engendre le scrupule. Or, le sauvage ne craint pas seulement la dent des fauves, la morsure des serpents il craint aussi, il craint surtout la maladie et la mort, chĂątiments qu’infligent les gĂ©nies irritĂ©s dont son imagination peuple le monde. Être social par excellence, l’homme se figure, Ă  tous les Ă©tages de la civilisation, que le monde extĂ©rieur forme comme une sociĂ©tĂ© avec lui et, par une gĂ©nĂ©ralisation naturelle, il projette au-dehors et multiplie Ă  l’infini le principe spirituel dont il se sent animĂ©. Avant d’avoir de la divinitĂ© une notion prĂ©cise et consĂ©quente avec elle-mĂȘme, il se sent entourĂ© de dieux, il les craint et cherche Ă  vivre en paix avec eux. La cause gĂ©nĂ©rale des tabous est donc la crainte du danger.
S’il n’y avait pas eu de tabous, l’homme sauvage, encore inaccessible aux conseils de la raison et de la prĂ©voyance, aurait ravagĂ© et dĂ©vastĂ© la terre les tabous lui enseignĂšrent la contrainte et la modĂ©ration. Mais s’il n’y avait pas eu un correctif aux tabous, l’homme sauvage, encore inaccessible Ă  la critique et Ă©pris du merveilleux, aurait tellement enchaĂźnĂ© sa vie, par crainte de la perdre, que toute activitĂ© civilisatrice eĂ»t Ă©tĂ© impossible. » ___________________________________________________________________________ Je prends le premier ensemble de questions Pensez-­vous enseigner l’oral ? Quelles difficultĂ©s rencontrez?vous ? Rencontrez-vous des rĂ©sistances ? Vous heurtez?vous Ă  la passivitĂ© des Ă©lĂšves ?
 ImmĂ©diatement, j’ai envie de demander Enseigner l’oral ? Mais quel oral ? II y a un implicite comme dans tout discours oral ou mĂȘme Ă©crit. Il y a un ensemble de prĂ©supposĂ©s que chacun apporte en posant cette question. Étant donnĂ© que les structures mentales sont des structures sociales intĂ©riorisĂ©es, on a toutes chances d’introduire, dans l’opposition entre l’écrit et l’oral, une opposition tout Ă  fait classique entre le distinguĂ© et le vulgaire, le savant et le populaire, en sorte que l’oral a de fortes chances d’ĂȘtre assorti de toute une aura populiste. Enseigner l’oral, ce serait ainsi enseigner ce lange qui s’enseigne dans la rue, ce qui dĂ©jĂ  conduit Ă  un paradoxe. Autrement dit, est?ce que la question de la nature mĂȘme de la langue enseignĂ©e ne fait pas question ? Ou alors, est?ce que cet oral qu’on veut enseigner n’est pas tout simplement quelque chose qui s’enseigne dĂ©jĂ , et cela trĂšs inĂ©gale­ment, selon les institutions scolaires ? On sait par exemple que les diffĂ©rentes instances de l’enseignement supĂ©rieur enseignent trĂšs inĂ©galement l’oral. Les ins­tances qui prĂ©parent Ă  la politique comme Sciences Po, l’ENA, enseignent beaucoup plus l’oral et lui accordent une importance beaucoup plus grande dans la notation que l’enseignement qui prĂ©pare soit Ă  l’enseignement, soit Ă  la technique. Par exemple, Ă  Polytechnique, on fait des rĂ©sumĂ©s, Ă  l’ENA, on fait ce que l’on appelle un grand oral» qui est tout Ă  fait une conversation de salon, demandant un certain type de rapport su langage, un certain type de culture. Dire enseigner l’oral» sans plus, cela n’a rien de nouveau, cela se fait dĂ©jĂ  beaucoup. Cet oral peut donc ĂȘtre l’oral de la conversation mon­daine, ce peut ĂȘtre l’oral du colloque international, etc. Donc se demander enseigner l’oral ?», quel oral enseigner ?», cela ne suffit pas. Il faut se demander aussi qui va dĂ©finir quel oral enseigner. Une des lois de la socio?linguistique est que le langage employĂ© dans une situation particuliĂšre dĂ©pend non seulement, comme le croit la linguistique interne, de la compĂ©tence du locuteur au sens chomskyen du terme, mais aussi de ce que j’appelle le marchĂ© linguistique. Le discours que nous produisons, selon le modĂšle que je propose, est une rĂ©sultante» de la compĂ©tence du locuteur et du marchĂ© sur lequel passe son discours; le discours dĂ©pend pour une part qu’il faudrait apprĂ©cier plus rigoureusement des conditions de rĂ©ception. Toute situation linguistique fonctionne donc comme un marchĂ© sur lequel le locuteur place ses produits et le produit qu’il produit pour ce marchĂ© dĂ©pend de l’antici­pation qu’il a des prix que vont recevoir ses produits. Sur le marchĂ© scolaire, que nous le voulions ou non, nous arrivons avec une anticipation des profits et des sanc­tions que nous recevrons. Un des grands mystĂšres que la socio?linguistique doit rĂ©soudre, c’est cette espĂšce de sens de l’acceptabilitĂ©. Nous n’apprenons jamais le langage sans apprendre, en mĂȘme temps, les conditions d’acceptabilitĂ© de ce langage. C’est?Ă ?dire qu’apprendre un langage, c’est apprendre en mĂȘme temps que ce langage sera payant dans telle ou telle situation. Nous apprenons insĂ©parablement Ă  parler et Ă  Ă©valuer par anticipation le prix que recevra notre langage; sur le marchĂ© scolaire ?et en cela le marchĂ© scolaire offre une situation idĂ©ale Ă  l’analyse? ce prix c’est la note, la note qui implique trĂšs souvent un prix matĂ©riel si vous n’avez pas une bonne note Ă  votre rĂ©sumĂ© de concours de Polytechnique, vous serez administrateur Ă  l’INSEE et vous gagnerez trois fois moins
. Donc, toute situation linguistique fonctionne comme un marchĂ© dans lequel quelque chose s’échange. Ces choses sont bien sĂ»r des mots, mais ces mots ne sont pas seulement faits pour ĂȘtre compris; le rapport de communication n’est pas un simple rapport de communication, c’est aussi un rapport Ă©conomique oĂč se joue la valeur de celui qui parle a?t?il bien ou mal parlĂ© ? Est?il brillant ou non ? Peut?on l’épouser ou non ? 
 Les Ă©lĂšves qui arrivent sur le marchĂ© scolaire ont une anticipation des chances de rĂ©compense ou des sanctions promises Ă  tel ou tel type de langage. Autrement dit, la situation scolaire en tant que situation linguistique d’un type particulier exerce une formidable censure sur tous ceux qui anticipent en connaissance de cause les chances de profit et de perte qu’ils ont, Ă©tant donnĂ© la compé­tence linguistique dont ils disposent. Et le silence de certains n’est que de l’intĂ©rĂȘt bien compris. Un des problĂšmes qui est posĂ© par ce questionnaire est celui de savoir qui gouverne la situation linguistique scolaire. Est?ce que le professeur est maĂźtre Ă  bord ? Est?ce qu’il a vraiment l’initiative dans la dĂ©finition de l’acceptabilitĂ© ? Est?ce qu’il a la maĂźtrise des lois du marchĂ© ? Toutes les contradictions que vont rencontrer les gens qui s’embarquent dans l’expĂ©rience de l’enseignement de l’oral dĂ©coulent de la proposition suivante la libertĂ© du professeur, s’agissant de dĂ©finir les lois du marchĂ© spĂ©ci­fique de sa classe, est limitĂ©e, parce qu’il ne crĂ©era jamais qu’un empire dans un empire», un sous?espace dans lequel les lois du marchĂ© dominant sont suspendues. Avant d’aller plus loin, il faut rappeler le caractĂšre trĂšs particulier du marchĂ© scolaire il est dominĂ© par les exi­gences impĂ©ratives du professeur de français qui est lĂ©gitimĂ© Ă  enseigner ce qui ne devrait pas s’enseigner si tout le monde avait des chances Ă©gales d’avoir cette capa­citĂ© et qui a le droit de correction su double sens du terme la correction linguistique le langage chĂątié» est le produit de la correction. Le professeur est une sorte de juge pour enfants en matiĂšre linguistique il a droit de correction et de sanction sur le langage de ses Ă©lĂšves. Imaginons, par exemple, un professeur populiste qui refuse ce droit de correction et qui dit Qui veut la parole la prenne; le plus beau des langages, c’est le lan­gage des faubourgs». En fait, ce professeur, quelles que soient ses intentions, reste dans un espace qui n’obĂ©it pas normalement Ă  cette logique, parce qu’il y a de fortes chances qu’à cĂŽtĂ© il y ait un professeur qui exige la rigueur, la correction, l’orthographe
 Mais supposons mĂȘme que tout un Ă©tablissement scolaire soit trans­formĂ©, les anticipations des chances que les Ă©lĂšves apportent sur le marchĂ© les entraĂźneront Ă  exercer une censure anticipĂ©e, et il faudra un temps considĂ©rable pour qu’ils abdiquent leur correction et leur hyper­correction qui apparaissent dans toutes les situations linguistiquement, c’est?Ă ?dire socialement, dissymé­triques et en particulier dans la situation d’enquĂȘte. Tout le travail de Labov n’a Ă©tĂ© possible qu’au prix d’une foule de ruses visant Ă  dĂ©truire l’artefact linguistique que produit le seul fait de la mise en relation d’un compé­tent» et d’un incompĂ©tent», d’un locuteur autorisĂ© avec un locuteur qui ne se sent pas autorisĂ©; de mĂȘme, tout le travail que nous avons fait en matiĂšre de culture, a consistĂ© Ă  essayer de surmonter l’effet d’imposition de lĂ©gitimitĂ© que rĂ©alise le fait seul de poser des questions sur la culture. Poser des questions sur la culture dans une situation d’enquĂȘte qui ressemble Ă  une situation scolaire Ă  des gens qui ne se pensent pas cultivĂ©s, exclut de leur discours ce qui les intĂ©resse vraiment; ils cherchent alors tout ce qui peut ressembler Ă  de la culture; ainsi quand on demande Aimez?vous la musique ?», on n’entend jamais J’aime Dalida» mais on entend J’aime les valses de Strauss», parce que c’est, dans la compĂ©tence populaire, ce qui ressemble le plus Ă  l’idĂ©e qu’on se fait de ce qu’aiment les bourgeois. Dans toutes les circonstances rĂ©volutionnaires, les popu­listes se sont toujours heurtĂ©s Ă  cette sorte de revanche des lois du marchĂ© qui semblent ne jamais s’affirmer autant que quand on pense les transgresser. Pour revenir Ă  ce qui Ă©tait le point de dĂ©part de cette digression Qui dĂ©finit l’acceptabilitĂ© ? » [Bourdieu, Extrait de Ce que parler veut dire,]

celui qui aime a déjà franchi la mort paroles